sdssm
fmj
Fraternités de Jérusalem - Montréal                                
Sanctuaire du Saint-Sacrement
500, Mont-Royal Est, Montréal, Qc, Canada, H2J 1W5

«En choisissant de prier au coeur des villes,
tu veux signifier que ta vie est au coeur de Dieu. »

Livre de vie de Jérusalem



Sdssm > Publications - Echos > Conférences > Conférence de frère Pierre-Marie à Lévis (CEI)

Congrès Eucharistique International
      


C’est par l’Eucharistie
que les villes seront sauvées

Lévis        
Église du Christ-Roi        
Le jeudi 20 juin 2008         

  
Père Pierre-Marie Delfieux



    Père Pierre-Marie Delfieux

    Fondateur et Prieur général
    des Fraternités Monastiques de Jérusalem







Si l’adoration n’est pas représentée au sein de la cité,
si celle-ci se construit en dehors de Dieu,
elle ne sera pas seulement une cité areligieuse,
mais aussi une cité inhumaine.

Cardinal Jean Daniélou





Y aurait-il un lien particulier et significatif entre l’Eucharistie et la Ville ? Une sorte d’interférence réciproque entre la ville où se rassemblent les hommes, pour partager leur existence ; et l’eucharistie, dont le Christ nous dit qu’il l’a donnée pour le salut du monde (Jn 6,51) ?

Si tel était le cas, ce rapprochement serait de la première importance. Car, d’un côté, «le phénomène urbain» reste une des réalités les plus marquantes de ce monde et, de l’autre, l’eucharistie est définie comme «la source et le sommet de l’Histoire du Salut».

Ne vaut-il pas la peine de nous arrêter un peu pour y réfléchir et le méditer ensemble ? Cela pourrait éclairer tellement la route de nos existences !

* *

Un tel questionnement commande qu’on prenne d’abord un peu de hauteur ! Que dirait donc Dieu lui-même, dont il est enseigné qu’Il règne au plus haut des cieux (Ps 10,4 ; 103,19) ? Un psaume de l’Écriture nous répond joliment : Du haut des cieux le Seigneur se penche, il voit chacun des fils d’Adam ; du lieu de sa demeure il observe tous les habitants de la terre (Ps 33,13). Gardons l’image, elle est trop parlante et trop belle !

Que voit-il donc penché du haut de son sanctuaire le Dieu qui observe la terre (Ps 102,20) ? Que voit-il, chaque dimanche, dont nous disons que c’est justement le Jour du Seigneur (Ap 1,10) ?

Il voit un étrange mouvement de foules. Une étonnante convergence d’hommes et de femmes de toutes races, langues, peuples et nations (Ap 7,9), vers une série de lieux précis. Vers des cathédrales, des basiliques, des églises, mais aussi des chapelles, des sanctuaires, des oratoires ; des podiums dressés ici ou là, où des chrétiens de tous bords, jeunes, adultes, vieillards et enfants, célèbrent ici un pèlerinage, là un congrès, qui une session, qui un synode diocésain…

Bien sûr nous le savons ! Mais savons-nous le voir ? Le voir pour en rendre grâce à Dieu ? À force de gémir sur le rétrécissement de nos propres cortèges dans tels ou tels pays d’Occident notamment (et il y en a de bien maigres, c’est vrai !), nous ne savons plus regarder ou plutôt contempler, cette immense marche de croyants qui montent, chaque dimanche, sans tambour ni trompette, humblement et sans bruit ; qui montent de tous les points de la ville, en Europe, des pays scandinaves aux pays méditerranéens, dans les trois Amériques du nord, du centre et du sud, en Asie, en Afrique, en Australie, à pied, en métro, en bus, en vélo, en voiture, par centaines de milliers, par centaines de millions ; qui montent, avancent, se constituent en assemblées autour de l’autel du Seigneur, chaque dimanche, pour y devenir ensemble le Corps du Christ (1 Co).

Ce n’est pas faire preuve de triomphalisme que de relever cela. Au demeurant, qui en parle et qui le voit, sinon justement le Dieu du ciel et de la terre qui nous a dit : Faites ceci en mémoire de moi ! (Lc 22,19). Lui dont le cœur se réjouit – osons le dire – à la vue de tous ses enfants venus pour chanter ensemble, avec lui, pour lui et en lui et dans l’Esprit, le même Notre Père. Dans la diversité immense des langues de toute la terre, au terme du Canon eucharistique et avant de s’avancer pour communier au Corps et au Sang du Christ. Et cela se fait, au cœur des villes, petites ou grandes, des agglomérations les plus modestes aux mégapoles les plus vastes.

Cher amis, n’en tirons ni vaine gloire ni suffisance arrogante. Ce serait aussi vain que sot !
Mais soyons assez simples, libres et vrais pour reconnaître que nous avons quand même là, dimanche après dimanche, le plus grand, le plus discret, le plus enrichissant et le plus effacé de tous les rassemblements du monde . Voici vingt siècles déjà que le Peuple de Dieu, bon an mal an, s’est mis en marche, pour ne plus arrêter sa marche. Sa marche eucharistique !

* *

Mais le plus étonnant n’est pas encore là. Voici qu’une fois toutes ces messes dites, célébrée, partagées, au fur et à mesure que tournent les fuseaux horaires, une fois ces messes terminées par le renvoi dans la paix, à nouveau, mais en sens inverse cette fois, les mêmes cortèges de croyants, joyeux, silencieux, se remettent en marche. En dispersion, en divergence, voici que tous ces fidèles rayonnent à travers la ville, repartent vers leurs maisons, leurs appartements, leurs studios, leurs bureaux, leurs commerces, leurs lieux de loisirs, de rendez-vous ou de solitude.

Qu’observe-t-il alors, le Père qui voit dans le secret (Mt 6,4.6.18) ? Que voit-Il que tous ces gens portent dans leur cœur ? Il voit qu’ils emportent avec eux Celui qui porte tout. Comme autant de tabernacles vivants ambulants, éclairés par la Parole de Vie, nourris par l’Eucharistie, ils tracent dans l’invisible, en silence, l’âme apaisé, consolée, réjouie, affermie, des chemins eucharistiques qui maillent et tissent la ville entière. Jaillis du Christ, source de vie, comme autant de ruisselets d’eau vive, ils irriguent les places, les rues, les avenues, les quartiers, les autoroutes, jusqu’au plus loin des banlieues.

Ils portent tous le même Corps. Ils ont tous bu à la même Coupe. Rien de claironnant, rien d’arrogant, rien de voyant. Mais Celui qui scrute les reins et les cœurs, le Dieu qui a tant aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique (Jn 3,16), Lui le voit et le sait. Et, sans rien dire lui non plus, Il s’en réjouit !

Comment ne saurions-nous pas lui rendre grâce !

* *

Frères et sœurs, chers amis, quand le Cardinal Marc Ouellet, Président de ce Congrès Eucharistique International, m’a écrit pour me demander d’y prononcer une conférence, ce vendredi 20 juin à 18h30, en cette église du Christ-Roi où nous sommes j’avoue avoir été assez surpris, pour ne pas dire désorienté, en voyant qu’il me proposait pour titre : Au cœur des villes, au cœur de Dieu, témoins de l’Eucharistie.

Sincèrement, même après avoir écrit de nombreuses pages sur ce Sacrement, je n’avais jamais établi directement de lien entre la Ville et l’Eucharistie ! Ni même vu comment, par ce biais-là, nous pouvons, dans nos Fraternités Monastiques de Jérusalem (il m’était aussi demandé de l’expliquer) en être les témoins. Les témoins adorateurs. En prenant un peu de recul, en priant et en réfléchissant, j’ai vite vu cependant combien ce lien pouvait être essentiel. Qu’il y avait même là quelque chose de vital pour notre époque actuelle et ce monde qui devient ce qu’il est. Un monde de plus en plus urbain à qui rien mieux que l’Eucharistie ne saurait donner la lumière, la paix, l’amour, la joie et, pour tout dire : la Vie. La vraie Vie. Car la Vie est divine et éternelle ou elle n’est pas !

* *

Dès le premier chapitre de la Bible, l’Écriture Sainte nous rappelle que l’homme a été créé à l’image et comme à la ressemblance de Dieu (Gn 1,27). Image et ressemblance devenues hélas ternies et déformées par suite du péché, mais tout de même effectives et réelles. Car Dieu ne renie rien de ce qu’il a fait et demeure à jamais fidèle. La ville des hommes qui est le rassemblement des ces vivantes images et ressemblances est donc, de toutes les réalités créées, la plus belle image et ressemblance de Dieu. Il nous faut savoir retrouver ce regard de foi et de vérité, d’espérance et de miséricorde sur chacune de nos cités ! Comme le fait le Dieu ami des hommes, Lui dont l’Écriture ne craint pas d’affirmer qu’il habite Jérusalem (Ps 135,21 ; 147,8).

Oui, à partir du moment où Dieu s’est mis dans l’homme, c’est à travers l’humain que nous devons remonter au divin. C’est donc bien au cœur des villes que nous pouvons vivre au cœur de Dieu ! Que nous pouvons le contempler, l’aimer, le célébrer, l’annoncer et l’adorer en sa présence eucharistique.

«La ville peut nous conduire à Dieu puisque Dieu nous a établis dans la ville», aimons-nous à redire dans nos Fraternités Monastiques citadines de Jérusalem. «La ville peut nous élever vers Dieu puisque Dieu est descendu en la ville. La ville peut nous donner Dieu, puisque Dieu s’est offert en la ville. Elle peut nous offrir à Dieu en hosties vivantes (Rm 12,1), puisqu’il nous convie dans la ville pour nous y nourrir de sa présence et nous y revêtir de la force d’en haut (Lc 24,49). La ville peut même devenir Dieu puisqu’il lui a donné lui-même le nom de Ville-Dieu (Is 60,14)»  !

N’oublions pas l’appel du Seigneur dans la parabole du festin nuptial où tout un chacun est invité à venir à sa table : Tout est prêt, venez aux noces ! (Mt 22,4). Conviez au festin tous ceux que vous pourrez trouver (22,9). Devant l’indifférence ou le refus, le Maître de maison, c’est-à-dire le Père, lance à son serviteur, c’est-à-dire son envoyé Jésus-Christ (Jn 17,3) : Va t’en vite par les places et les rues de la ville et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux… Et il insiste encore : Faites entrer les gens de force afin que ma maison soit remplie (Lc 14,13). On ne saurait mieux montrer que la ville tout entière est invitée à ce festin eschatologique des noces éternelles (Ap 19,7-8) dont chaque eucharistie est l’anticipation. L’anticipation préfigurative. C’est dire toute l’énergie, humble mais fière, la détermination, patiente mais constante, que nous devons mettre, librement et avec courage, pour essayer d’édifier nos petits Jérusalem de la terre, à l’image de la Jérusalem du ciel. À la suite de nos pères dans la foi, Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, voyageurs et étrangers sur la terre, qui ont tant aspiré à une patrie céleste, faute de pouvoir trouver un pays qui leur appartienne. C’est pourquoi, dit merveilleusement la Lettre aux Hébreux, Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu. Il leur a préparé,en effet, une ville (He 11,13…16).

* *

Une ville ! La Ville. La Ville de la terre en marche vers le ciel. La Ville appelée à devenir, un jour, éternelle. La Demeure de Dieu parmi les hommes (Ap 21,3) !

Nous pressentons de plus en plus que c’est bien par l’Eucharistie que le Seigneur veut signifier au mieux le mystère de sa présence sur la terre des vivants.

Mais si nous interrogeons l’Écriture Sainte, comme il se doit, pour voir si c’est bien au cœur de nos cités que Dieu a choisi de se manifester à nous, pour y établir sa demeure, notre étonnement rebondit. Ce n’est pas là, en effet, que se situent les préfiguratifs de la Présence eucharistique. Ses préfigurations ne sont pas d’abord citadines. Certes, un jour, le Temple de Jérusalem sera bâti, les prières y seront chantées, les sacrifices célébrés ; l’encens brûlera devant l’autel à l’entrée du Saint des Saints.

Mais c’est dans la nuit de l’Exode, en tenue de départ, en toute hâte, qu’a été célébrée la première pâque et immolé l’Agneau pascal, préfigurant le sang du Rédempteur (Ex 12 ; Mt 26,28). C’est au désert que Dieu a fait descendre du ciel la manne salvatrice (Ex 16), préfigurant le vrai Sauveur du monde (Ex 12 ; Jn 4,12 ; 6,32.58). C’est sur les coteaux fertiles, en pleine campagne, que Dieu a dit planter sa vigne bien-aimée, annonciatrice de la coupe du salut (Is 5,1-4 ; Jn 15,1-8). Il n’en reste pas moins, certes, que c’est dans la pâque juive et à travers le repas du Seder que Jésus lui-même a voulu célébrer (Lc 22,7-18), que nous trouvons les racines bibliques de l’Institution de l’Eucharistie. La nouvelle alliance n’annule pas la première, elle l’accomplit et l’élargit.

Mais il est encore plus vrai que tout se renouvelle, s’éclaire, éclate au grand jour et s’établit une fois pour toutes (He 9,26) quand vient la plénitude des temps, comme dit l’apôtre Paul La plénitude des temps où Dieu envoie son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, afin de racheter les sujets de la Loi et de nous conférer l’adoption filiale. Né d’une femme (ce qui veut dire qu’il est réellement homme). Né sujet de la Loi (ce qui signifie qu’il est vraiment juif). Afin de racheter les sujets de la Loi (ce qui montre qu’il est le Sauveur). Et de nous conférer l’adoption filiale (ce qui révèle qu’il est Fils de Dieu).

Quand donc la voix de Dieu elle-même a pu proclamer : les temps sont accomplis (Mc 1,15), alors la pleine lumière a resplendi sur le Sacrement de l’Alliance nouvelle et éternelle qui signifie «l’admirable échange» entre l’homme et Dieu en la personne du Dieu fait homme, venu nous faire devenir enfants de Dieu (Rm 14,17 ; 1 Jn 3,1-3).

Et c’est là que nous comprenons vraiment pourquoi et comment l’Eucharistie peut et doit être dite éminemment citadine. En ce sens qu’elle est faite pour rassembler les hommes entre eux
et les élever, ainsi réunis, jusqu’en la Maison du Père
où il y a beaucoup de demeures (Jn 14n,1-3).
N’oublions pas que le terme ultime de nos routes, d’après la Bible, doit déboucher
sur une ville, la Cité sainte qui descendra du ciel (Ap 21,2).

* *

Quatre villes, aussi réelles qu’emblématiques, s’offrent dès lors à nos regards. Quatre villes qui nous donnent d’entrer dans la contemplation de ce que nous aimons chanter, à chaque messe, comme étant «le grand mystère de la foi». Bethléem, la ville de David, où est né le pain de Vie (Lc 2,1-20). Capharnaüm, sa ville (Mt 4,3 ; 9,1) où le fils de Joseph se révèle pain vivant (Jn 6,41.59). Jérusalem, la Ville sainte, où il vient célébrer la pâque (Mc 14,12-16). Et Corinthe d’où l’apôtre des nations écrira les plus belles paroles qui vont pour toujours mettre en lumière le mystère de l’Église Corps du Christ (1 Co 10,16-18 ; 11,17-34 ; 12,12-27).

* *

Avec les bergers à qui, dans la nuit de la terre endormie, l’ange du Seigneur a annoncé une grande joie, appelée à devenir celle de tous les peuples (Lc 2,10), allons donc à Bethléem, nous aussi, et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. L’évangéliste saint Luc ne manque pas de nous préciser que cela s’est passé dans la ville de David. David, le roi héritier des plus belles promesses de salut, l’ancêtre dont l’Écriture dit bien que c’est de lui que doit descendre le Messie (Mi 5,1 ; Jn 7,42 ; Rm 1,3). Et de Bethléem de Judée que doit sortir le pasteur d’Israël (Mt 2,6).

C’est donc au cœur de cette ville, si souvent mentionnée dans la Bible , cette ville dont une étymologie nous dit qu’elle signifie «maison du pain», que le Verbe s’est fait chair (Jn 1,14). Or que voyons-nous et qu’apprenons-nous ?

Nous voyons d’abord que Jésus est déposé dans une mangeoire à orge, car il est le pain de Vie qui multipliera un jour les cinq pains d’orge pour nourrir une foule au nombre d’environ cinq mille hommes (Jn 6,9-10). Nous apprenons par la voix des anges que cet envoyé du ciel qui est Seigneur, vient pour nous rejoindre, car il se fait petit enfant, pour nous sauver, car il est Rédempteur et pour nous unifier, car il est notre paix (Ep 2,14-18). Aujourd’hui, dans la cité de David, un Sauveur vous est né qui est le Christ Seigneur. Et le signe est donc un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire à grains (Lc 2,11-12).
Comment ne pas voir là, déjà, la préfiguration de son Eucharistie ?

Comme un levain dans notre pâte humaine, en effet, le Christ notre pâque (1 Co 5,7) nous est donné. La Parole de Dieu en personne, comme la semence de la parabole, est semée sur notre terre (Mc 4,1-3.14). L’iconographie de l’Orient chrétien n’hésitera pas à voir dans les langes qui enveloppent l’Enfant Jésus la préfiguration des bandelettes qui envelopperont un jour son linceul de Rédempteur. Et dans la crèche de Bethléem, au-dessus de la grotte noire comme la bouche de l’Hadès, la figure d’un sarcophage évoquant déjà sa mise au tombeau. Car le premier-né de toute créature sera aussi le premier-né d’entre les morts (Col 1,15.18).

N’oublions jamais que ce premier pas de l’incarnation est le premier de sa plongée vertigineuse dans la kénose (Ph 2,1-9), c’est-à-dire dans ces profondeurs où le Très Haut est descendu jusqu’au Très Bas. Afin de nous ramener avec lui, après avoir offert pour nous en sacrifice de rédemption, sa chair pour la vie du monde (Jn 6,51). Et il nous est bon de constater que c’est dans la ville de Bethléem que Jésus s’est déjà donné et révélé comme un pain vivant, pour le salut du monde.

Nous pouvons en retenir, au niveau du sacrement du Corps et du Sang du Christ, que, si Noël annonce Pâques, si la nudité de la crèche préfigure le dépouillement de la croix, le mystère de son Incarnation éclaire déjà celui de notre rédemption. La ville de Bethléem nous appelle donc à vivre nos eucharisties comme autant de célébrations du Verbe fait chair, et autant de louanges au Sauveur venu nous rendre participants de sa divinité (2 P 1,4), et faire de nous des messagers de paix pour tous les hommes de bonne volonté (Lc 2,14).

* *

La deuxième ville eucharistique, après Bethléem, est Capharnaüm.

Capharnaüm dont Matthieu nous dit que Jésus, quittant Nazareth, vint s’y établir (Mt 4,13) et qu’on pouvait même la considérer comme sa ville (9,1). Or c’est là, après avoir multiplié les pains sur l’autre rive (Jn 6,1-15) et marqué sa maîtrise sur les eaux en tempête (6,16-20), qu’il prononce son fameux enseignement, à la synagogue, sur le Pain de Vie (6,21-71). Nous atteignons ici au sommet de la révélation sur le mystère de l’Eucharistie. Et c’est encore au cœur d’une ville qu’il nous est donné.

En quatre paliers successifs, Jésus va élever peu à peu ceux de ses auditeurs qui voudront bien l’écouter jusqu’au bout, jusqu’à la contemplation la plus haute de cette profondeur d’amour fou et sans mesure .

Le premier palier est celui de la communion au pain de la terre qui traduit de la part de Jésus un appel à une communion d’amour. Le Seigneur sait combien l’homme a d’abord besoin de pain. Jésus l’a gagné par son travail à Nazareth. Il l’a partagé à la table des hommes, au long des jours. Il l’a multiplié et fait distribuer aux foules marchant à sa suite. Le Christ a ainsi établi la première communion au pain de la terre nous rappelant par là qu’il est source de vie. La première communion est donc, pour nous aussi, celle de la justice et de la charité.

Ainsi le pain exprime-t-il, pour l’homme, une double dépendance. Dépendance du ciel, car il est don de Dieu (Ps 78,25) et dépendance de la terre, car il est le fruit du travail de l’homme (104,14-15). Le premier pas de communion est donc bien celui au pain de la terre. Pour le faire, par le travail, il appelle à l’unité. Pour l’offrir, dans le partage, il invite à l’amitié. La ville devient dès lors par excellence le lieu  où tout doit se vivre le plus possible dans la convivialité et la bonne insertion au cœur de ce monde où Dieu, Ami des hommes, nourrit à la fois nos âmes et nos corps. C’est pourquoi, avant toute présentation de l’offrande à l’autel, il importe d’avoir déjà partagé aux affamés le pain de la justice (Is 58,6) et à ses frères le pain de la réconciliation (Mt 5,13).

Le deuxième palier est celui de la communion au pain du ciel par quoi Jésus nous invite instamment à la communion dans la foi. Car l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4,4). Si le corps est donc premier, c’est l’âme qui reste primordiale. Et si nous faisons tant d’efforts pour les nourritures périssables, que ne devons-nous faire pour celle qui demeure en vie éternelle (Jn 6,27) ? La question des Juifs était au pluriel : Que faire pour les œuvres de Dieu ? La réponse de Jésus est au singulier : L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en Celui qu’Il a envoyé (6,29).

Nous mettons tout en œuvre pour le gagne-pain et c’est bien. Mais que mettons-nous en œuvre pour gagner le ciel ? Non pas pour faire de bonnes œuvres pour Dieu, mais simplement, réellement, pour accomplir l’œuvre de Dieu ? S’il y a donc une autre nourriture,  c’est qu’il y a aussi une autre communion. La communion par la foi au Christ Sauveur (Rm 10,9-10) puisque c’est par elle et non par les œuvres que nous obtenons le salut.

En vérité, je vous le dis, c’est mon Père qui le donne le pain du ciel, le vrai. Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde (6,33). Il y a donc un pain qui est le vrai pain. Et ce pain ne monte pas de la terre mais il est descendu du ciel. Ce pain n’est pas quelque chose, il est Quelqu’un. Je suis le Pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim. Qui croit en mi n’aura jamais soif (6,35). On ne saurait mieux dire que c’est la communion dans la foi qui nous sauve. En vérité je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle (6,47). C’est dire combien nos églises urbaines, dressées au milieu de tant de nourritures terrestres, ces lieux où les croyants se rassemblent comme jadis les Juifs dans la synagogue de Capharnaüm, doivent être des lieux où s’affirme et se chante notre foi nourrie à l’écoute de la Parole de Dieu. Car il est dit aussi que nous sommes tous enseignés par Dieu (6,45).

Le troisième palier est celui de la communion au pain vivant par quoi Jésus nous appelle à la communion dans l’espérance. À ce stade, montent déjà murmures et contestations parmi les auditeurs de Capharnaüm. Mais il faut bien comprendre que celui qui parle, c’est plus que Jésus de Nazareth, dont ils connaissent le père et la mère (6,42-43). C’est le Fils de Dieu qui s’est fait pour nous Fils de l’homme afin de rendre les hommes à la dignité d’enfants de Dieu.

Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mange de ce pain vivra à jamais. Et le pain que je lui donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde (6,51). Nous sursautons bien sûr à l’écoute de telles paroles. C’est bien là pourtant ce que le Seigneur proclame et qui se répercute encore aujourd’hui dans toutes nos églises. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle
et je le ressusciterai au dernier jour (6,56). Si ces paroles sont vraies et que nous savons les faire nôtres, quelle espérance pour nos âmes et quel message de lumière pour les hommes d’aujourd’hui au cœur de nos cités !

Sinon on pourrait parler – et Jésus le premier l’a bien noté (6,61) – de scandale et même de sacrilège. Car, manger de la chair, pour un Grec, c’est-à-dire pour un sage, c’est de la folie (1 Co 1,22.25) ! Et boire le sang, pour un Juif, c’est-à-dire un croyant, c’est un sacrilège (Gn 9,4-6) !

Mais alors, soyons vrais ! Où est le scandale et où est le sacrilège ? Il n’est pas du côté de Dieu, qui aurait voulu cela, mais de l’homme qui a fait subir au Seigneur de la gloire le supplice de la croix (1 Co 2,8). Nous avons vraiment brisé son corps ! Nous avons réellement versé son sang ! Et il est mort pour nous, dans une liberté souveraine, effaçant d’un coup par la sagesse de son fol amour la folie de notre haine aveuglée de ténèbre.

Et il est mort, ou plutôt a offert sa vie pour nous, triomphant de notre mort en la traversant du feu de sa divinité pour en faire une porte d’entrée à la vie éternelle, et en disant : Tout est accompli (Jn 19,30). Ou mieux encore : Tout est consommé (Jn 19,28).

Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6,56). Mystère d’amour que cette manducation. Le Christ s’est tellement uni à nous et veut que nous soyons tellement donnés à lui qu’il a choisi, pour signifier cet amour total, de se faire lui-même nourriture et boisson (Jn 6,55). Non pas pour disparaître en nous, mais pour nous vivifier.

Quelle merveilleuse symbolique fondée sur la réalité la plus historique ! Réunion plénière du divin et de l’humain. De la matière et de l’Esprit. Du temps et de l’éternité. De la simplicité extrême des apparences du pain et du vin et de la grandeur infinie du mystère de toute vie. Sommet de l’union transformante. Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2,20).

Comme nous pouvons, si nous avons foi en ce mystère d’amour, devenir des témoins de la Résurrection au cœur des villes où le Seigneur lui-même nous rassemble pour partager sa propre vie !

On comprend par là pourquoi le dernier palier où Jésus nous entraîne est pour nous inviter au partage du pain spirituel à la lumière de l’Esprit Saint.

Pas question de faire des contresens en effet. C’est l’Esprit qui vivifie. La chair ne peut rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie (Jn 6,63). On pourrait penser à un renversement soudain de perspectives. En fait, ce n’est pas de contradiction, mais d’élévation qu’il s’agit ici. Ni la chair ni le sang, en effet, ne peuvent hériter du Royaume des cieux (1 Co 15,50). Mais le Christ Nouvel Adam, venu pour nous sauver, est plus qu’une âme vivante. C’est un esprit qui donne la vie (1 Co 15,45) ! Gardons-nous donc de chosifier ou de matérialiser l’Eucharistie. Seul un regard spirituel peut discerner en ce grand mystère le Corps du Seigneur sous sa présence cachée (1 Co 11,29). Et notre corps lui-même est appelé à son tour, par l’Eucharistie, à se spiritualiser. Car le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps (1 Co 6,13). Ce que le Christ nous donne dans le Saint-Sacrement, ce n’est donc pas seulement de participer à son corps de Rédemption, mais encore à son Esprit divin (Jn 14,17 ; 16,14-15). À la beauté et à la Force, à la Science et à la Sagesse, à la Tendresse et au Feu de l’Esprit de Dieu. À en recevoir les sept dons pour en porter les neuf fruits .

Il s’agit donc, pour le Seigneur, de tout diviniser en plénitude (Jn 1,12.16) afin qu’un jour tout soit ramené au Père, par le Christ, mais en un seul Esprit (Ep 2,18). De vivifier ce qui est mortel. D’éterniser ce qui est temporel De spiritualiser ce qui est matériel. De devenir, en somme, nous-mêmes, des êtres spirituels (1 Co 3,1).

On voit par là tout ce que l’Eucharistie peut donc apporter au cœur de nos cités, quand on y célèbre, chaque jour, avec foi et dignement, dans l’unité et la paix, au cœur de l’assemblée, le sacrement de l’alliance nouvelle et éternelle.

À qui d’autre irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! (Jn 6,68).

* *

La troisième ville eucharistique du Premier Testament est bien sûr la Ville Sainte de Jérusalem.

C’est là que Jésus a voulu lui-même instituer le sacrement qui est par excellence celui de son amour. Et il l’a fait, lui le citadin, né à Bethléem, grandi à Nazareth, vivant à Capharnaüm, allant de ville en ville au long de sa vie publique, au cœur de cette cité à qui chacun dit : Ma mère, car en elle chacun est né (Ps 87). Jérusalem, Yeroushalaïm, cette Ville singulière au nom pluriel ! Cette ville donnée aux hommes par Dieu et bâtie par les hommes pour Dieu. Cette ville de la terre où tout ensemble fait corps (Ps 122,3), mais en attente de la Jérusalem nouvelle qui descendra du ciel, de chez Dieu, belle comme une jeune mariée parée pour son époux (Ap 21,2). Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? demandent donc les disciples à l’Époux qui s’avance avec eux, vers ses noces de la croix (Mc 14,12). Nous connaissons la réponse de Jésus, qui nous remplit de joie, nous citadins comme lui : Allez à la ville ! Faites y pour nous les préparatifs (Mc 14,13-15). Et Matthieu nous précise : Les disciples firent comme Jésus avait ordonné et ils préparèrent la Pâque (26,19). Au cœur de la Ville sainte ! Et au jour où affluent de partout les pèlerins venus pour y célébrer la fête de Pessah.

Il est juste et bon de se souvenir, en effet, que c’est en célébrant la pâque juive, mais volontairement anticipée, que Jésus a institué l’Eucharistie. C’est au cours du repas pascal du Seder qu’il a voulu revivre d’abord les grands moments de ce Mémorial du peuple biblique, C’est dans l’enceinte de la Ville, précisent les textes, que devait se manger la pâque.

Nous en connaissons bien le déroulement : Bénédiction d’entrée sur la première coupe du Qiddoush. Plat des herbes amères évoquant l’amertume de l’exil. Récit commémoratif de la pâque, ou Haggadah. Bénédiction de la deuxième coupe et du pain azyme. Partage de l’agneau pascal avec la coupe de bénédiction. Pour finir par le chant de louange du Hallel et le partage de la dernière coupe. Au temps de Jésus, la pâque était donc déjà citadine.

Elle va le devenir plus encore avec la pâque du Christ telle que les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc nous en donnent le récit . Mais, cette fois, sa pâque transcende le mémorial d’un soir de délivrance. Le pain va devenir plus que du pain. Le vin plus que du vin. Tout est déjà orienté vers les jours de Sa Passion rédemptrice.

Voilà pourquoi elle apparaît d’abord comme un sacrifice : celui du corps qui va être livré et du sang qui va être versé. Un sacrifice d’expiation comme annoncé par les prophètes (Is 53,10) qui nous permet de parler du «saint sacrifice de la messe » et du plus haut niveau de l’amour qui est, plus encore que celui qui donne, se donne et partage, celui qui s‘immole (Jn 15,13).

Elle est le signe d’une alliance, scellée dans le sang, mais établie cette fois à la perfection et pour toujours car elle devient à jamais nouvelle et éternelle. On va pouvoir la célébrer chaque jour, dans toutes les villes de la terre.

Elle annonce un rachat, la rémission des péchés de la multitude (Mt 26,28). Car si le salaire du péché, c’est la mort (Rm 6,23), c’est par sa propre mort que le Seigneur a payé le prix le plus cher pour réduire à l’impuissance celui qui a la puissance de la mort (He 2,14). Maintenant le prince de ce monde va être jeté bas (Jn 12,31).

Elle nous transmet une vraie nourriture. Le sens de ce sacrifice est mis dans un aliment. Ceci est mon corps (Lc 22,19). Ceci est mon sang (Mt 26,18). Prenez et mangez ! Buvez-en tous ! Nous voici plongés de la manière la plus réaliste par la réalité de cette manducation, qui devient signe de grâce, dans la contemplation du mystère le plus profond de la vie et de l’amour.

Comprenons bien ici ce que nous vivons dès lors en participant à l’Eucharistie. La communion intellectuelle entre deux êtres est insaisissable. La communion affective dans l’amitié est immatérielle. L’union conjugale n’est qu’extérieure, partielle et passagère. Avec la manducation l’union est totale. Elle est durable, plénière et littéralement transformante. L’aliment, d’abord extérieur, devient intérieur. Il est plus que reçu, il est assimilé. Il devient en nous vivifiant. On devient ce qu’il est et il nous fait devenir qui nous sommes. La manducation fait de nous, ni plus ni moins, des vivants. Sinon nous sommes des êtres morts. Que dire de cet aliment le jour où nous reconnaissons en lui la présence vivifiante du Prince de la Vie ? Tout simplement, nous devenons des «autres christs».

On peut dès lors célébrer l’Eucharistie au long des jours, aux trois grands moments du matin, du midi ou du soir que nous offrent toutes nos villes, en mémoire de lui.

* *

C’est sur cette Pâque du Christ, elle-même célébrée dans le cadre de la Pâque juive, que se fonde la pâque chrétienne à travers laquelle l’Église célèbre, non plus un disparu, mais un vivant. Et cela dans le mystère d’une «Présence réelle» qui irradie de sa grâce la table de toutes nos eucharisties. C’est bien par là que nous pouvons dire vivre au mieux «au cœur des villes, au cœur de Dieu» !

Faites ceci en mémoire de moi (Lc 22,19). Voilà littéralement ce que nous a dit Jésus-Christ. Non pas : «dites», mais : faites. Non pas : «en souvenir», mais : en mémoire. En anamnèse. Nous comprenons par là, et ceci est capital pour nous, combien la Présence du Seigneur dans l’Eucharistie est d’abord une présence actuelle. En disant : Ceci est mon corps, livré pour vous, Jésus évoque aujourd’hui, Jeudi saint, ce qui ne sera livré, son corps, que demain, Vendredi saint.  Il y a dédoublement du temps vers l’avenir !

En disant ensuite : Faites ceci en mémoire de moi, le Christ invite ses disciples, comme en rétrospective, à se tourner alors vers le passé, pour en faire mémoire. Il y a dédoublement du temps vers le passé !

En disant enfin : Ceci est mon corps, Jésus est ici, en son corps, et le pain est là, séparé de lui, au bout de ses mains. Il y a dédoublement dans l’espace.

L’acte posé par Jésus de Nazareth, au cœur de Jérusalem, sous Ponce Pilate, la veille du 14 Nisan de l’an 30, est donc plus qu’un acte d’homme inscrit dans l’espace et le temps. C’est un acte de Dieu qui transcende le temps et l’espace. Passé et futur du Jésus historique se rencontrent en effet dans l’éternel présent de Dieu. Tout acte de Dieu, par définition, est éternel (He 9,12). Or le Christ est Dieu. Son acte eucharistique est donc toujours actuel. Valable en tous points de la terre des hommes. Et c’est bien lui, le Seigneur qui était, qui demeure et qui vient, que nous recevons en chaque aujourd’hui où nous célébrons la messe,
toujours et partout, à Québec, à Montréal, à Rome, à New York, à Tokyo, à Mexico, à Paris…

Nous pouvons et devons dire dès lors combien cette Présence eucharistique n’est pas que figuration, symbolique ou seulement spirituelle, mais profondément réelle. En leur offrant le pain et le vin Jésus dit littéralement, selon l’original araméen, non pas : ceci représente, rappelle ou signifie, mais : Ceci est mon corps. Ceci est mon sang . Cela signifie que c’est bien corporellement, physiquement, que le Christ nous a rachetés, avec une chair semblable à la nôtre (Rm 8,3-4). C’est corps et âme, dans notre être tout entier, que nous sommes sauvés. Ainsi devenons-nous des «porte-Christ», selon la belle expression des Pères. La nature divine du Christ s’unit dès lors à notre nature humaine, car c’est en lui qu’habite corporellement la divinité (Col 2,9-10), pour qu’habite en nous, divinement,la plénitude de son humanité.

Échange merveilleux. Insensiblement certes, mais réellement, qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6,56). Corps spirituel en mon corps charnel. Corps immortel en mon corps périssable. Et, dans cette union si profonde, si totale, qu’elle devient «transformante», nous sommes alors «unis à la divinité de celui qui a voulu revêtir notre humanité» . Nous pouvons arpenter la ville comme des tabernacles vivants. En vérité je vous le dis, le Royaume de Dieu est au milieu de vous (Lc 17,21).

* *

La quatrième et dernière ville du Nouveau Testament où nous voyons, à la lumière des lettres apostoliques, l’Eucharistie prendre toute son ampleur, est la ville de Corinthe.

Cette fois-ci, un pas décisif vient d’être franchi. Nous ne sommes plus en terre biblique, mais dans le monde des nations païennes qui, par l’Eucharistie, vont devenir chrétiennes. Dans sa première lettre aux Corinthiens, en trois passages majeurs, aux chapitres dixième, onzième et douzième, l’apôtre Paul nous fait avancer encore dans la contemplation de ce beau mystère . C’est grâce à lui que nous comprenons combien l’Eucharistie est un sacrement de communion, et comment, par la grâce de ce sacrement d’amour, nous pouvons trouver notre unité et notre paix au milieu de ces villes si éclatées où nous sommes et au cœur de ce monde si disloqué où Dieu nous a placés.
Le Seigneur attend de nous que nous y soyons les témoins de son amour, en vivant nous-mêmes de ce même amour (Jn 15,9-17). À ce signe (il est unique !), tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres (13,35). Or, l’Eucharistie est, par excellence, le sacrement de l’amour. En la célébrant donc, au cœur des villes de ce monde, nous devenons les témoins de l’Autre Monde où nous attend le Dieu du pur Amour.

L’Eucharistie nous établit, nous fonde, nous enracine tout d’abord sur l’amour de Dieu et en lui. Pour recevoir réellement le Seigneur Christ, il faut être en bonne communion d’âme avec lui. On ne banalise pas un tel don de Dieu. La communion n’est pas un droit que chacun peut revendiquer ; et la messe n’est pas prétexte à une communauté pour s’exprimer. La communion est un don reçu du Christ en pure miséricorde et la messe un don reçu en Église par qui l’on est construit. Mais ce don est pour les malades et les pécheurs que nous sommes tous. «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri» . Le propre de la communion n’est donc pas de nous récompenser mais de nous faire vivre au jour le jour par la guérison et le pardon. Ainsi sommes-nous de plus en plus unis au Christ pour, peu à peu, ne plus faire qu’un avec lui tant nous voilà habités, animés par la plénitude de son amour. Si nous vivons cela en vérité, quel témoignage de Dieu, dans nos cités !

L’Eucharistie nous ouvre ensuite aux autres et nous établit aussi avec eux en communion. La charité en est à la fois le préalable et la conséquence. Elle nous conduit à sa table et elle nous édifie en un Temple saint. Dans le Christ, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction, pour devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit (Ep 2,22).

Pour pouvoir aimer Dieu, il faut aimer les enfants de Dieu. On ne peut aimer le Christ si on n’aime pas le Corps du Christ. Saint Paul le rappelle à l’envi aux chrétiens de Corinthe. Puisqu’il n’y a qu’un seul pain, à nous tous, nous ne formons qu’un seul corps. Car nous avons tous part à ce Pain unique (1 Co 10,17). La communion au Saint-Sacrement, nous ramenant sans cesse à cette exigence de charité vécue en actes et en vérité, ne peut donc que nous faire grandir dans un amour de plus en plus authentique. Ainsi l’Eucharistie se reconnaît-elle non seulement dans le pain et le vin consacrés, mais plus encore dans l’amour fraternel des communiants rassemblés dans le partage de la foi s’exerçant dans la charité (Ga 5,6). Alors, comme dit saint Augustin, «le corps mystique devient le corps sacramentel». Voilà pourquoi les vraies eucharisties sont toujours si belles, si fortes, si parlantes. Pourquoi elles sont si réconfortantes, réjouissantes, vivifiantes. Plus que jamais, ce monde urbain a besoin d’authentiques célébrations, partagées dans la ferveur et la joie !

On peut dire dès lors que l’Eucharistie est à même de nous construire dans l’unité. Mais très vite, une interrogation surgit ici à notre esprit : cet idéal n’est-il pas trop beau ? Tendre à la charité, oui ! Mais réaliser l’unité, n’est-ce point une utopie ? Il est vrai que c’est à cela que nous appelle l’ultime prière du Christ à être tous un (Jn 17,21-23). Mais ce que nous constatons à la lumière quotidienne de nos existences, au milieu de nos villes, ne nous en donne-t-il pas un cruel démenti ?

On voit cela à bien des plans :
- Au plan social, comment partager le même Corps du Christ avec ceux et celles que l’existence journalière oppose, divise, différencie ?
- Au plan psychologique, comment harmoniser dans une même assemblée toutes ces sensibilités culturelles, esthétiques, spirituelles, et ces différences parfois si vives de mentalité et de générations ?
- Au plan œcuménique, pourquoi le sacrement qui devrait nous unir nous maintient-il dans une telle division qui nous affuble incessamment du titre de «frères séparés» ?
- Au plan spirituel, comment unifier en nous et entre nous notre fuite de la proximité dérangeante des hommes et notre réticence à vivre la proximité bouleversante de Dieu ?

Serions-nous condamnés à courir après une impossible unité ?

Nullement, si nous acceptons de cheminer patiemment et sans nous décourager, au pas à pas de l’Eucharistie. En nous montrant nos difficultés et nos limites, nos distances, nos retards et nos torts, l’Eucharistie elle-même nous donne la grâce de les surmonter et de les dépasser. Cette fonction révélatrice est finalement salvifique. la perception de nos fermetures nous pousse à la conversion. La perception de nos étroitesses nous ouvre à la réconciliation. La perception de nos préjugés nous conduit au dépassement. De tout cela peut naître un désir encore plus grand de communion. Saint Paul nous le montre bien dans ses paroles aux Corinthiens. C’est la diversité des membres qui enrichit l’unité du corps dans la complémentarité (1 Co 12,18-20). Nous n’avons donc pas à nous offusquer de nos diversités,
mais à les accepter, pour nous en enrichir. Nous ne devons pas jalouser nos charismes mais les harmoniser (12,4-11). Vous êtes le Corps du Christ et membres chacun pour sa part (12,27).

Quelle nouvelle perspective pour un surcroît d’unité ! Le monde autour de nous n’attend pas de nous voir uniformes mais de nous savoir respectueux et unis malgré nos différences. La communion n’est pas la fusion. N’attendons pas d’être parfaits pour nous rassembler autour du Christ. N’attendons pas d’être unis pour nous construire en lui (Ep 4,13). La messe ne vient donc pas consacrer une paix déjà réalisée, mais la donner pour qu’elle soit partagée. Que de réconciliations ne sont-elles pas scellées au moment de l’échange du «baiser de paix», dans une joie qui devient alors profondément évangélisatrice !

L’Eucharistie nous nourrit pour nous fortifier et elle nous fortifie en vue d’un combat. Le bon combat de la paix et de l’unité, à la lumière de la foi. Ainsi se moud et se pétrit, dans le dépassement incessant de nos affrontement mutuels et de nos égoïsmes propres, cette hostie aux mille grains broyés ensemble qui devient, au feu de l’Esprit, le Corps du Christ.

Loin de nous désengager de nos exigences familiales, sociales, professionnelles, politiques, culturelles et même monastiques, la messe nous y renvoie. En nous unissant au Christ Sauveur qui a pour nous livré le grand combat de la Pâque rédemptrice, elle nous engage à poursuivre courageusement, joyeusement, ce même combat : de la tristesse à la joie, de l’opposition à la paix, de la mort à la vie.

L’Eucharistie nous renvoie alors dans la vie et dans la ville, au lieu de notre lutte quotidienne. «Ite missa est !» À nous de repartir alors, aux quatre vents du monde, en portant en nous le message de paix du Prince de la paix et le corps vivant, le sang vivifiant du Prince de la Vie !

* *

On peut donc l’affirmer pour conclure, c’est par l’Eucharistie, comme le Christ l’a voulu,  que nos villes d’aujourd’hui, comme d’hier, seront encore évangélisées et sauvées.
Vingt siècles d’histoire nous le rappellent à l’envi. «L’Eucharistie, dit le pape Paul VI, est instituée pour que nous devenions frères. Pour que, d’étrangers dispersés, nous devenions unis, égaux et amis. Elle nous est donnée pour que, de masse apathique, égoïste, travaillée intérieurement par des divisions et des hostilités, nous devenions un peuple nouveau, un vrai peuple croyant et aimant, peuple d’un seul cœur et d’une seule âme» . Ainsi, nous voici résolument tournés vers l’avenir en même temps que ramenés aux exigences du présent.

Un être nouveau est en devenir en quiconque communie à celui qui est la source de la vie. Son âme immortelle est nourrie du pain du ciel, orientée vers son terme ultime. Il goûte déjà en partage quelque chose de la vie éternelle.

Mais, en même temps, il faut que ce monde transitoire passe (1 Co 7,31). Que cet homme périssable meure et se renouvelle (2 Co 4,14). Que cette existence mortelle s’épanouisse en joie d’éternité.

Si nous consentons à ce passage, à cette pâque, nous ne sommes plus des étrangers ni des hôtes. Nous voici devenus concitoyens des saints, des habitants de la maison de Dieu (Ep 2,19). Nous pouvons accueillir en nous cette joie que nul ne peut ravir (Jn 16,21). Cette paix qui n’est pas comme celle que le monde propose (14,27). Cet amour plus fort que la mort puisqu’il ne passera jamais (1 Co 13,8) !

Quel programme pour nos vies et pour nos villes si nous savons y faire germer ce que l’Eucharistie de chaque jour vient déposer en nous pour le salut du monde !

Ainsi le sacrement que nous célébrons, en ce monde, est-il à la charnière des deux mondes. Au croisement du Royaume et de l’anti-Royaume. L’anti-Royaume, un moment, a paru triompher. La mort a régné (Rm 5,17). La croix a eu raison du corps livré et du sang versé. C’est pourquoi le repas de la Cène fut le dernier de Jésus sur la terre. Mais, en même temps, ce repas inaugure le Royaume nouveau. Il devient le premier de ces myriades de myriades d’eucharisties qui seront célébrées chaque Jour du Seigneur. Et l’on va de dimanche en dimanche vers le Dimanche qui n’aura pas de fin.

C’est de cela, frères et sœurs, que nous sommes les témoins !

Quiconque communie avec foi et garde sa parole ne peut plus mourir (Jn 6,54 ; 8,51 ; 11,26 ; Rm 6,8-13). Non seulement il puise dans l’Eucharistie le courage de lutter pour un monde meilleur, mais encore l’audace de mourir pour un monde nouveau.

Vous êtes les Cohéritiers du Fils !
Vous êtes le Coprs du Christ !

______
* .
1- La Trinité, DDB, 1968, p. 7.
2- Un dimanche, à Manille, autour du pape Jean-Paul II, ce sont quatre millions de Philippins – record du monde absolu – qui se sont regroupés. Et c’était pour assister à … une célébration eucharistique !
3- Pierre-Marie DELFIEUX, Moine dans la ville, Bayard, 2003, p. 13.
4- Cf. Gn 35,20 ; Jos 19,15 ; Rt 4,11 ; 1 S 16,4 ; Mi 5,1 ; Mt 2,1…16 ; Jn 7,42, etc.
5- Cf. Jn 3,16 ; 13,1-3 ; 1 Co 1,21-31 ; Ep 3,18-19.
6- Cf. Is 11,1-3 ; Rm 8,17.26-27 ; 1 Co 2,10-15 ; Ga 5,22-23.
7- Mt 26,26-29 ; Mc 14,22-25 ; Lc 22,14-20.
8- D’après l’exégète allemand Joachim Jeremias, selon l’original araméen qui peut se reconstituer, Jésus a dit : Den Bisri : ceci mon corps ; Den Idhmi : ceci mon sang, l’absence de verbe marquant une totale identification.
9- Prière de la liturgie d’offertoire.
10- 1 Co 10,14-22 ; 11,17-34 ; 12,12-27. Et aussi Ep 4,1-16.
11- Prière des fidèles avant la communion, à quoi le prêtre ajoute personnellement : «Que ton corps et ton sang me délivre de mes péchés et de tout mal et fais que je ne sois jamais séparé de toi».
12- Paul VI, Doc. Pont. III, 1965.

Plan du site  |  Localisation du Sanctuaire du Saint-Sacrement

Contenu intégral, textes et photos © Communion de Jérusalem  |  Mise à jour : 28 juin 2008