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Fraternités
de Jérusalem - Montréal
Sanctuaire
du Saint-Sacrement
500, Mont-Royal Est,
Montréal,
Qc, Canada, H2J 1W5
«En choisissant
de prier au coeur des villes,
tu veux signifier que
ta vie est au coeur de Dieu.
»
Livre de vie de Jérusalem
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que les villes seront sauvées
Lévis
Église du Christ-Roi
Le jeudi 20 juin 2008
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Père Pierre-Marie Delfieux
Fondateur et Prieur
général
des Fraternités
Monastiques de Jérusalem
Si l’adoration n’est pas
représentée au sein de la cité,
si celle-ci se construit en dehors de
Dieu,
elle ne sera pas seulement une
cité areligieuse,
mais aussi une cité inhumaine.
Cardinal Jean Daniélou
Y aurait-il un lien particulier et significatif entre l’Eucharistie et
la Ville ? Une sorte d’interférence réciproque entre la
ville où se rassemblent les hommes, pour partager leur existence
; et l’eucharistie, dont le Christ nous dit qu’il l’a donnée
pour le salut du monde (Jn 6,51) ?
Si tel était le cas, ce rapprochement serait de la
première importance. Car, d’un côté, «le
phénomène urbain» reste une des
réalités les plus marquantes de ce monde et, de l’autre,
l’eucharistie est définie comme «la source et le sommet de
l’Histoire du Salut».
Ne vaut-il pas la peine de nous arrêter un peu pour y
réfléchir et le méditer ensemble ? Cela pourrait
éclairer tellement la route de nos existences !
Un tel questionnement commande qu’on
prenne d’abord un peu de hauteur ! Que dirait donc Dieu lui-même,
dont il est enseigné qu’Il règne au plus haut des cieux
(Ps 10,4 ; 103,19) ? Un psaume de l’Écriture nous répond
joliment : Du haut des cieux le Seigneur se penche, il voit chacun des
fils d’Adam ; du lieu de sa demeure il observe tous les habitants de la
terre (Ps 33,13). Gardons l’image, elle est trop parlante et trop belle
!
Que voit-il donc penché du haut de son sanctuaire le Dieu qui
observe la terre (Ps 102,20) ? Que voit-il, chaque dimanche, dont nous
disons que c’est justement le Jour du Seigneur (Ap 1,10) ?
Il voit un étrange mouvement de foules. Une étonnante
convergence d’hommes et de femmes de toutes races, langues, peuples et
nations (Ap 7,9), vers une série de lieux précis. Vers
des cathédrales, des basiliques, des églises, mais aussi
des chapelles, des sanctuaires, des oratoires ; des podiums
dressés ici ou là, où des chrétiens de tous
bords, jeunes, adultes, vieillards et enfants, célèbrent
ici un pèlerinage, là un congrès, qui une session,
qui un synode diocésain…
Bien sûr nous le savons ! Mais savons-nous le voir ? Le voir pour
en rendre grâce à Dieu ? À force de gémir
sur le rétrécissement de nos propres cortèges dans
tels ou tels pays d’Occident notamment (et il y en a de bien maigres,
c’est vrai !), nous ne savons plus regarder ou plutôt contempler,
cette immense marche de croyants qui montent, chaque dimanche, sans
tambour ni trompette, humblement et sans bruit ; qui montent de tous
les points de la ville, en Europe, des pays scandinaves aux pays
méditerranéens, dans les trois Amériques du nord,
du centre et du sud, en Asie, en Afrique, en Australie, à pied,
en métro, en bus, en vélo, en voiture, par centaines de
milliers, par centaines de millions ; qui montent, avancent, se
constituent en assemblées autour de l’autel du Seigneur, chaque
dimanche, pour y devenir ensemble le Corps du Christ (1 Co).
Ce n’est pas faire preuve de triomphalisme que de relever cela. Au
demeurant, qui en parle et qui le voit, sinon justement le Dieu du ciel
et de la terre qui nous a dit : Faites ceci en mémoire de moi !
(Lc 22,19). Lui dont le cœur se réjouit – osons le dire –
à la vue de tous ses enfants venus pour chanter ensemble, avec
lui, pour lui et en lui et dans l’Esprit, le même Notre
Père. Dans la diversité immense des langues de toute la
terre, au terme du Canon eucharistique et avant de s’avancer pour
communier au Corps et au Sang du Christ. Et cela se fait, au cœur des
villes, petites ou grandes, des agglomérations les plus modestes
aux mégapoles les plus vastes.
Cher amis, n’en tirons ni vaine gloire ni suffisance arrogante. Ce
serait aussi vain que sot !
Mais soyons assez simples, libres et vrais pour reconnaître que
nous avons quand même là, dimanche après dimanche,
le plus grand, le plus discret, le plus enrichissant et le plus
effacé de tous les rassemblements du monde . Voici vingt
siècles déjà que le Peuple de Dieu, bon an mal an,
s’est mis en marche, pour ne plus arrêter sa marche. Sa marche
eucharistique !
* *
Mais le plus étonnant n’est pas
encore là. Voici qu’une fois toutes ces messes dites,
célébrée, partagées, au fur et à
mesure que tournent les fuseaux horaires, une fois ces messes
terminées par le renvoi dans la paix, à nouveau, mais en
sens inverse cette fois, les mêmes cortèges de croyants,
joyeux, silencieux, se remettent en marche. En dispersion, en
divergence, voici que tous ces fidèles rayonnent à
travers la ville, repartent vers leurs maisons, leurs appartements,
leurs studios, leurs bureaux, leurs commerces, leurs lieux de loisirs,
de rendez-vous ou de solitude.
Qu’observe-t-il alors, le Père qui voit dans le secret (Mt
6,4.6.18) ? Que voit-Il que tous ces gens portent dans leur cœur ? Il
voit qu’ils emportent avec eux Celui qui porte tout. Comme autant de
tabernacles vivants ambulants, éclairés par la Parole de
Vie, nourris par l’Eucharistie, ils tracent dans l’invisible, en
silence, l’âme apaisé, consolée, réjouie,
affermie, des chemins eucharistiques qui maillent et tissent la ville
entière. Jaillis du Christ, source de vie, comme autant de
ruisselets d’eau vive, ils irriguent les places, les rues, les avenues,
les quartiers, les autoroutes, jusqu’au plus loin des banlieues.
Ils portent tous le même Corps. Ils ont tous bu à la
même Coupe. Rien de claironnant, rien d’arrogant, rien de voyant.
Mais Celui qui scrute les reins et les cœurs, le Dieu qui a tant
aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique (Jn
3,16), Lui le voit et le sait. Et, sans rien dire lui non plus, Il s’en
réjouit !
Comment ne saurions-nous pas lui rendre grâce !
* *
Frères et sœurs, chers amis,
quand le Cardinal Marc Ouellet, Président de ce Congrès
Eucharistique International, m’a écrit pour me demander d’y
prononcer une conférence, ce vendredi 20 juin à 18h30, en
cette église du Christ-Roi où nous sommes j’avoue avoir
été assez surpris, pour ne pas dire
désorienté, en voyant qu’il me proposait pour titre : Au
cœur des villes, au cœur de Dieu, témoins de l’Eucharistie.
Sincèrement, même après avoir écrit de
nombreuses pages sur ce Sacrement, je n’avais jamais établi
directement de lien entre la Ville et l’Eucharistie ! Ni même vu
comment, par ce biais-là, nous pouvons, dans nos
Fraternités Monastiques de Jérusalem (il m’était
aussi demandé de l’expliquer) en être les témoins.
Les témoins adorateurs. En prenant un peu de recul, en priant et
en réfléchissant, j’ai vite vu cependant combien ce lien
pouvait être essentiel. Qu’il y avait même là
quelque chose de vital pour notre époque actuelle et ce monde
qui devient ce qu’il est. Un monde de plus en plus urbain à qui
rien mieux que l’Eucharistie ne saurait donner la lumière, la
paix, l’amour, la joie et, pour tout dire : la Vie. La vraie Vie. Car
la Vie est divine et éternelle ou elle n’est pas !
* *
Dès le premier chapitre de la Bible, l’Écriture Sainte
nous rappelle que l’homme a été créé
à l’image et comme à la ressemblance de Dieu (Gn 1,27).
Image et ressemblance devenues hélas ternies et
déformées par suite du péché, mais tout de
même effectives et réelles. Car Dieu ne renie rien de ce
qu’il a fait et demeure à jamais fidèle. La ville des
hommes qui est le rassemblement des ces vivantes images et
ressemblances est donc, de toutes les réalités
créées, la plus belle image et ressemblance de Dieu. Il
nous faut savoir retrouver ce regard de foi et de vérité,
d’espérance et de miséricorde sur chacune de nos
cités ! Comme le fait le Dieu ami des hommes, Lui dont
l’Écriture ne craint pas d’affirmer qu’il habite
Jérusalem (Ps 135,21 ; 147,8).
Oui, à partir du moment où Dieu s’est mis dans l’homme,
c’est à travers l’humain que nous devons remonter au divin.
C’est donc bien au cœur des villes que nous pouvons vivre au cœur de
Dieu ! Que nous pouvons le contempler, l’aimer, le
célébrer, l’annoncer et l’adorer en sa présence
eucharistique.
«La ville peut nous conduire à Dieu puisque Dieu nous a
établis dans la ville», aimons-nous à redire dans
nos Fraternités Monastiques citadines de Jérusalem.
«La ville peut nous élever vers Dieu puisque Dieu est
descendu en la ville. La ville peut nous donner Dieu, puisque Dieu
s’est offert en la ville. Elle peut nous offrir à Dieu en
hosties vivantes (Rm 12,1), puisqu’il nous convie dans la ville pour
nous y nourrir de sa présence et nous y revêtir de la
force d’en haut (Lc 24,49). La ville peut même devenir Dieu
puisqu’il lui a donné lui-même le nom de Ville-Dieu (Is
60,14)» !
N’oublions pas l’appel du Seigneur dans la parabole du festin nuptial
où tout un chacun est invité à venir à sa
table : Tout est prêt, venez aux noces ! (Mt 22,4). Conviez au
festin tous ceux que vous pourrez trouver (22,9). Devant
l’indifférence ou le refus, le Maître de maison,
c’est-à-dire le Père, lance à son serviteur,
c’est-à-dire son envoyé Jésus-Christ (Jn 17,3) :
Va t’en vite par les places et les rues de la ville et amène ici
les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux… Et il
insiste encore : Faites entrer les gens de force afin que ma maison
soit remplie (Lc 14,13). On ne saurait mieux montrer que la ville tout
entière est invitée à ce festin eschatologique des
noces éternelles (Ap 19,7-8) dont chaque eucharistie est
l’anticipation. L’anticipation préfigurative. C’est dire toute
l’énergie, humble mais fière, la détermination,
patiente mais constante, que nous devons mettre, librement et avec
courage, pour essayer d’édifier nos petits Jérusalem de
la terre, à l’image de la Jérusalem du ciel. À la
suite de nos pères dans la foi, Abraham, Isaac, Jacob et Joseph,
voyageurs et étrangers sur la terre, qui ont tant aspiré
à une patrie céleste, faute de pouvoir trouver un pays
qui leur appartienne. C’est pourquoi, dit merveilleusement la Lettre
aux Hébreux, Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu. Il leur
a préparé,en effet, une ville (He 11,13…16).
* *
Une ville ! La Ville. La Ville de la
terre en marche vers le ciel. La Ville appelée à devenir,
un jour, éternelle. La Demeure de Dieu parmi les hommes (Ap
21,3) !
Nous pressentons de plus en plus que c’est bien par l’Eucharistie que
le Seigneur veut signifier au mieux le mystère de sa
présence sur la terre des vivants.
Mais si nous interrogeons l’Écriture Sainte, comme il se doit,
pour voir si c’est bien au cœur de nos cités que Dieu a choisi
de se manifester à nous, pour y établir sa demeure, notre
étonnement rebondit. Ce n’est pas là, en effet, que se
situent les préfiguratifs de la Présence eucharistique.
Ses préfigurations ne sont pas d’abord citadines. Certes, un
jour, le Temple de Jérusalem sera bâti, les prières
y seront chantées, les sacrifices célébrés
; l’encens brûlera devant l’autel à l’entrée du
Saint des Saints.
Mais c’est dans la nuit de l’Exode, en tenue de départ, en toute
hâte, qu’a été célébrée la
première pâque et immolé l’Agneau pascal,
préfigurant le sang du Rédempteur (Ex 12 ; Mt 26,28).
C’est au désert que Dieu a fait descendre du ciel la manne
salvatrice (Ex 16), préfigurant le vrai Sauveur du monde (Ex 12
; Jn 4,12 ; 6,32.58). C’est sur les coteaux fertiles, en pleine
campagne, que Dieu a dit planter sa vigne bien-aimée,
annonciatrice de la coupe du salut (Is 5,1-4 ; Jn 15,1-8). Il n’en
reste pas moins, certes, que c’est dans la pâque juive et
à travers le repas du Seder que Jésus lui-même a
voulu célébrer (Lc 22,7-18), que nous trouvons les
racines bibliques de l’Institution de l’Eucharistie. La nouvelle
alliance n’annule pas la première, elle l’accomplit et
l’élargit.
Mais il est encore plus vrai que tout se renouvelle, s’éclaire,
éclate au grand jour et s’établit une fois pour toutes
(He 9,26) quand vient la plénitude des temps, comme dit
l’apôtre Paul La plénitude des temps où Dieu envoie
son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, afin de
racheter les sujets de la Loi et de nous conférer l’adoption
filiale. Né d’une femme (ce qui veut dire qu’il est
réellement homme). Né sujet de la Loi (ce qui signifie
qu’il est vraiment juif). Afin de racheter les sujets de la Loi (ce qui
montre qu’il est le Sauveur). Et de nous conférer l’adoption
filiale (ce qui révèle qu’il est Fils de Dieu).
Quand donc la voix de Dieu elle-même a pu proclamer : les temps
sont accomplis (Mc 1,15), alors la pleine lumière a resplendi
sur le Sacrement de l’Alliance nouvelle et éternelle qui
signifie «l’admirable échange» entre l’homme et Dieu
en la personne du Dieu fait homme, venu nous faire devenir enfants de
Dieu (Rm 14,17 ; 1 Jn 3,1-3).
Et c’est là que nous comprenons vraiment pourquoi et comment
l’Eucharistie peut et doit être dite éminemment citadine.
En ce sens qu’elle est faite pour rassembler les hommes entre eux
et les élever, ainsi réunis, jusqu’en la Maison du
Père
où il y a beaucoup de demeures (Jn 14n,1-3).
N’oublions pas que le terme ultime de nos routes, d’après la
Bible, doit déboucher
sur une ville, la Cité sainte qui descendra du ciel (Ap 21,2).
* *
Quatre villes, aussi réelles qu’emblématiques, s’offrent
dès lors à nos regards. Quatre villes qui nous donnent
d’entrer dans la contemplation de ce que nous aimons chanter, à
chaque messe, comme étant «le grand mystère de la
foi». Bethléem, la ville de David, où est né
le pain de Vie (Lc 2,1-20). Capharnaüm, sa ville (Mt 4,3 ; 9,1)
où le fils de Joseph se révèle pain vivant (Jn
6,41.59). Jérusalem, la Ville sainte, où il vient
célébrer la pâque (Mc 14,12-16). Et Corinthe
d’où l’apôtre des nations écrira les plus belles
paroles qui vont pour toujours mettre en lumière le
mystère de l’Église Corps du Christ (1 Co 10,16-18 ;
11,17-34 ; 12,12-27).
* *
Avec les bergers à qui, dans la
nuit de la terre endormie, l’ange du Seigneur a annoncé une
grande joie, appelée à devenir celle de tous les peuples
(Lc 2,10), allons donc à Bethléem, nous aussi, et voyons
ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait
connaître. L’évangéliste saint Luc ne manque pas de
nous préciser que cela s’est passé dans la ville de
David. David, le roi héritier des plus belles promesses de
salut, l’ancêtre dont l’Écriture dit bien que c’est de lui
que doit descendre le Messie (Mi 5,1 ; Jn 7,42 ; Rm 1,3). Et de
Bethléem de Judée que doit sortir le pasteur
d’Israël (Mt 2,6).
C’est donc au cœur de cette ville, si souvent mentionnée dans la
Bible , cette ville dont une étymologie nous dit qu’elle
signifie «maison du pain», que le Verbe s’est fait chair
(Jn 1,14). Or que voyons-nous et qu’apprenons-nous ?
Nous voyons d’abord que Jésus est déposé dans une
mangeoire à orge, car il est le pain de Vie qui multipliera un
jour les cinq pains d’orge pour nourrir une foule au nombre d’environ
cinq mille hommes (Jn 6,9-10). Nous apprenons par la voix des anges que
cet envoyé du ciel qui est Seigneur, vient pour nous rejoindre,
car il se fait petit enfant, pour nous sauver, car il est
Rédempteur et pour nous unifier, car il est notre paix (Ep
2,14-18). Aujourd’hui, dans la cité de David, un Sauveur vous
est né qui est le Christ Seigneur. Et le signe est donc un
nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une
mangeoire à grains (Lc 2,11-12).
Comment ne pas voir là, déjà, la
préfiguration de son Eucharistie ?
Comme un levain dans notre pâte humaine, en effet, le Christ
notre pâque (1 Co 5,7) nous est donné. La Parole de Dieu
en personne, comme la semence de la parabole, est semée sur
notre terre (Mc 4,1-3.14). L’iconographie de l’Orient chrétien
n’hésitera pas à voir dans les langes qui enveloppent
l’Enfant Jésus la préfiguration des bandelettes qui
envelopperont un jour son linceul de Rédempteur. Et dans la
crèche de Bethléem, au-dessus de la grotte noire comme la
bouche de l’Hadès, la figure d’un sarcophage évoquant
déjà sa mise au tombeau. Car le premier-né de
toute créature sera aussi le premier-né d’entre les morts
(Col 1,15.18).
N’oublions jamais que ce premier pas de l’incarnation est le premier de
sa plongée vertigineuse dans la kénose (Ph 2,1-9),
c’est-à-dire dans ces profondeurs où le Très Haut
est descendu jusqu’au Très Bas. Afin de nous ramener avec lui,
après avoir offert pour nous en sacrifice de rédemption,
sa chair pour la vie du monde (Jn 6,51). Et il nous est bon de
constater que c’est dans la ville de Bethléem que Jésus
s’est déjà donné et révélé
comme un pain vivant, pour le salut du monde.
Nous pouvons en retenir, au niveau du sacrement du Corps et du Sang du
Christ, que, si Noël annonce Pâques, si la nudité de
la crèche préfigure le dépouillement de la croix,
le mystère de son Incarnation éclaire déjà
celui de notre rédemption. La ville de Bethléem nous
appelle donc à vivre nos eucharisties comme autant de
célébrations du Verbe fait chair, et autant de louanges
au Sauveur venu nous rendre participants de sa divinité (2 P
1,4), et faire de nous des messagers de paix pour tous les hommes de
bonne volonté (Lc 2,14).
* *
La deuxième ville eucharistique,
après Bethléem, est Capharnaüm.
Capharnaüm dont Matthieu nous dit que Jésus, quittant
Nazareth, vint s’y établir (Mt 4,13) et qu’on pouvait même
la considérer comme sa ville (9,1). Or c’est là,
après avoir multiplié les pains sur l’autre rive (Jn
6,1-15) et marqué sa maîtrise sur les eaux en
tempête (6,16-20), qu’il prononce son fameux enseignement,
à la synagogue, sur le Pain de Vie (6,21-71). Nous atteignons
ici au sommet de la révélation sur le mystère de
l’Eucharistie. Et c’est encore au cœur d’une ville qu’il nous est
donné.
En quatre paliers successifs, Jésus va élever peu
à peu ceux de ses auditeurs qui voudront bien l’écouter
jusqu’au bout, jusqu’à la contemplation la plus haute de cette
profondeur d’amour fou et sans mesure .
Le premier palier est celui de la communion au pain de la terre qui
traduit de la part de Jésus un appel à une communion
d’amour. Le Seigneur sait combien l’homme a d’abord besoin de pain.
Jésus l’a gagné par son travail à Nazareth. Il l’a
partagé à la table des hommes, au long des jours. Il l’a
multiplié et fait distribuer aux foules marchant à sa
suite. Le Christ a ainsi établi la première communion au
pain de la terre nous rappelant par là qu’il est source de vie.
La première communion est donc, pour nous aussi, celle de la
justice et de la charité.
Ainsi le pain exprime-t-il, pour l’homme, une double dépendance.
Dépendance du ciel, car il est don de Dieu (Ps 78,25) et
dépendance de la terre, car il est le fruit du travail de
l’homme (104,14-15). Le premier pas de communion est donc bien celui au
pain de la terre. Pour le faire, par le travail, il appelle à
l’unité. Pour l’offrir, dans le partage, il invite à
l’amitié. La ville devient dès lors par excellence le
lieu où tout doit se vivre le plus possible dans la
convivialité et la bonne insertion au cœur de ce monde où
Dieu, Ami des hommes, nourrit à la fois nos âmes et nos
corps. C’est pourquoi, avant toute présentation de l’offrande
à l’autel, il importe d’avoir déjà partagé
aux affamés le pain de la justice (Is 58,6) et à ses
frères le pain de la réconciliation (Mt 5,13).
Le deuxième palier est celui de la communion au pain du ciel par
quoi Jésus nous invite instamment à la communion dans la
foi. Car l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui
sort de la bouche de Dieu (Mt 4,4). Si le corps est donc premier, c’est
l’âme qui reste primordiale. Et si nous faisons tant d’efforts
pour les nourritures périssables, que ne devons-nous faire pour
celle qui demeure en vie éternelle (Jn 6,27) ? La question des
Juifs était au pluriel : Que faire pour les œuvres de Dieu ? La
réponse de Jésus est au singulier : L’œuvre de Dieu,
c’est que vous croyiez en Celui qu’Il a envoyé (6,29).
Nous mettons tout en œuvre pour le gagne-pain et c’est bien. Mais que
mettons-nous en œuvre pour gagner le ciel ? Non pas pour faire de
bonnes œuvres pour Dieu, mais simplement, réellement, pour
accomplir l’œuvre de Dieu ? S’il y a donc une autre nourriture,
c’est qu’il y a aussi une autre communion. La communion par la foi au
Christ Sauveur (Rm 10,9-10) puisque c’est par elle et non par les
œuvres que nous obtenons le salut.
En vérité, je vous le dis, c’est mon Père qui le
donne le pain du ciel, le vrai. Car le pain de Dieu, c’est celui qui
descend du ciel et qui donne la vie au monde (6,33). Il y a donc un
pain qui est le vrai pain. Et ce pain ne monte pas de la terre mais il
est descendu du ciel. Ce pain n’est pas quelque chose, il est
Quelqu’un. Je suis le Pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais
faim. Qui croit en mi n’aura jamais soif (6,35). On ne saurait mieux
dire que c’est la communion dans la foi qui nous sauve. En
vérité je vous le dis, celui qui croit a la vie
éternelle (6,47). C’est dire combien nos églises
urbaines, dressées au milieu de tant de nourritures terrestres,
ces lieux où les croyants se rassemblent comme jadis les Juifs
dans la synagogue de Capharnaüm, doivent être des lieux
où s’affirme et se chante notre foi nourrie à
l’écoute de la Parole de Dieu. Car il est dit aussi que nous
sommes tous enseignés par Dieu (6,45).
Le troisième palier est celui de la communion au pain vivant par
quoi Jésus nous appelle à la communion dans
l’espérance. À ce stade, montent déjà
murmures et contestations parmi les auditeurs de Capharnaüm. Mais
il faut bien comprendre que celui qui parle, c’est plus que
Jésus de Nazareth, dont ils connaissent le père et la
mère (6,42-43). C’est le Fils de Dieu qui s’est fait pour nous
Fils de l’homme afin de rendre les hommes à la dignité
d’enfants de Dieu.
Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mange de ce pain vivra
à jamais. Et le pain que je lui donnerai, c’est ma chair pour la
vie du monde (6,51). Nous sursautons bien sûr à
l’écoute de telles paroles. C’est bien là pourtant ce que
le Seigneur proclame et qui se répercute encore aujourd’hui dans
toutes nos églises. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie
éternelle
et je le ressusciterai au dernier jour (6,56). Si ces paroles sont
vraies et que nous savons les faire nôtres, quelle
espérance pour nos âmes et quel message de lumière
pour les hommes d’aujourd’hui au cœur de nos cités !
Sinon on pourrait parler – et Jésus le premier l’a bien
noté (6,61) – de scandale et même de sacrilège.
Car, manger de la chair, pour un Grec, c’est-à-dire pour un
sage, c’est de la folie (1 Co 1,22.25) ! Et boire le sang, pour un
Juif, c’est-à-dire un croyant, c’est un sacrilège (Gn
9,4-6) !
Mais alors, soyons vrais ! Où est le scandale et où est
le sacrilège ? Il n’est pas du côté de Dieu, qui
aurait voulu cela, mais de l’homme qui a fait subir au Seigneur de la
gloire le supplice de la croix (1 Co 2,8). Nous avons vraiment
brisé son corps ! Nous avons réellement versé son
sang ! Et il est mort pour nous, dans une liberté souveraine,
effaçant d’un coup par la sagesse de son fol amour la folie de
notre haine aveuglée de ténèbre.
Et il est mort, ou plutôt a offert sa vie pour nous, triomphant
de notre mort en la traversant du feu de sa divinité pour en
faire une porte d’entrée à la vie éternelle, et en
disant : Tout est accompli (Jn 19,30). Ou mieux encore : Tout est
consommé (Jn 19,28).
Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn
6,56). Mystère d’amour que cette manducation. Le Christ s’est
tellement uni à nous et veut que nous soyons tellement
donnés à lui qu’il a choisi, pour signifier cet amour
total, de se faire lui-même nourriture et boisson (Jn 6,55). Non
pas pour disparaître en nous, mais pour nous vivifier.
Quelle merveilleuse symbolique fondée sur la
réalité la plus historique ! Réunion
plénière du divin et de l’humain. De la matière et
de l’Esprit. Du temps et de l’éternité. De la
simplicité extrême des apparences du pain et du vin et de
la grandeur infinie du mystère de toute vie. Sommet de l’union
transformante. Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en
moi (Ga 2,20).
Comme nous pouvons, si nous avons foi en ce mystère d’amour,
devenir des témoins de la Résurrection au cœur des villes
où le Seigneur lui-même nous rassemble pour partager sa
propre vie !
On comprend par là pourquoi le dernier palier où
Jésus nous entraîne est pour nous inviter au partage du
pain spirituel à la lumière de l’Esprit Saint.
Pas question de faire des contresens en effet. C’est l’Esprit qui
vivifie. La chair ne peut rien. Les paroles que je vous ai dites sont
esprit et elles sont vie (Jn 6,63). On pourrait penser à un
renversement soudain de perspectives. En fait, ce n’est pas de
contradiction, mais d’élévation qu’il s’agit ici. Ni la
chair ni le sang, en effet, ne peuvent hériter du Royaume des
cieux (1 Co 15,50). Mais le Christ Nouvel Adam, venu pour nous sauver,
est plus qu’une âme vivante. C’est un esprit qui donne la vie (1
Co 15,45) ! Gardons-nous donc de chosifier ou de matérialiser
l’Eucharistie. Seul un regard spirituel peut discerner en ce grand
mystère le Corps du Seigneur sous sa présence
cachée (1 Co 11,29). Et notre corps lui-même est
appelé à son tour, par l’Eucharistie, à se
spiritualiser. Car le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est
pour le corps (1 Co 6,13). Ce que le Christ nous donne dans le
Saint-Sacrement, ce n’est donc pas seulement de participer à son
corps de Rédemption, mais encore à son Esprit divin (Jn
14,17 ; 16,14-15). À la beauté et à la Force,
à la Science et à la Sagesse, à la Tendresse et au
Feu de l’Esprit de Dieu. À en recevoir les sept dons pour en
porter les neuf fruits .
Il s’agit donc, pour le Seigneur, de tout diviniser en plénitude
(Jn 1,12.16) afin qu’un jour tout soit ramené au Père,
par le Christ, mais en un seul Esprit (Ep 2,18). De vivifier ce qui est
mortel. D’éterniser ce qui est temporel De spiritualiser ce qui
est matériel. De devenir, en somme, nous-mêmes, des
êtres spirituels (1 Co 3,1).
On voit par là tout ce que l’Eucharistie peut donc apporter au
cœur de nos cités, quand on y célèbre, chaque
jour, avec foi et dignement, dans l’unité et la paix, au cœur de
l’assemblée, le sacrement de l’alliance nouvelle et
éternelle.
À qui d’autre irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la
vie éternelle ! (Jn 6,68).
* *
La troisième ville eucharistique
du Premier Testament est bien sûr la Ville Sainte de
Jérusalem.
C’est là que Jésus a voulu lui-même instituer le
sacrement qui est par excellence celui de son amour. Et il l’a fait,
lui le citadin, né à Bethléem, grandi à
Nazareth, vivant à Capharnaüm, allant de ville en ville au
long de sa vie publique, au cœur de cette cité à qui
chacun dit : Ma mère, car en elle chacun est né (Ps 87).
Jérusalem, Yeroushalaïm, cette Ville singulière au
nom pluriel ! Cette ville donnée aux hommes par Dieu et
bâtie par les hommes pour Dieu. Cette ville de la terre où
tout ensemble fait corps (Ps 122,3), mais en attente de la
Jérusalem nouvelle qui descendra du ciel, de chez Dieu, belle
comme une jeune mariée parée pour son époux (Ap
21,2). Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs
pour que tu manges la Pâque ? demandent donc les disciples
à l’Époux qui s’avance avec eux, vers ses noces de la
croix (Mc 14,12). Nous connaissons la réponse de Jésus,
qui nous remplit de joie, nous citadins comme lui : Allez à la
ville ! Faites y pour nous les préparatifs (Mc 14,13-15). Et
Matthieu nous précise : Les disciples firent comme Jésus
avait ordonné et ils préparèrent la Pâque
(26,19). Au cœur de la Ville sainte ! Et au jour où affluent de
partout les pèlerins venus pour y célébrer la
fête de Pessah.
Il est juste et bon de se souvenir, en effet, que c’est en
célébrant la pâque juive, mais volontairement
anticipée, que Jésus a institué l’Eucharistie.
C’est au cours du repas pascal du Seder qu’il a voulu revivre d’abord
les grands moments de ce Mémorial du peuple biblique, C’est dans
l’enceinte de la Ville, précisent les textes, que devait se
manger la pâque.
Nous en connaissons bien le déroulement :
Bénédiction d’entrée sur la première coupe
du Qiddoush. Plat des herbes amères évoquant l’amertume
de l’exil. Récit commémoratif de la pâque, ou
Haggadah. Bénédiction de la deuxième coupe et du
pain azyme. Partage de l’agneau pascal avec la coupe de
bénédiction. Pour finir par le chant de louange du Hallel
et le partage de la dernière coupe. Au temps de Jésus, la
pâque était donc déjà citadine.
Elle va le devenir plus encore avec la pâque du Christ telle que
les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc nous en donnent le
récit . Mais, cette fois, sa pâque transcende le
mémorial d’un soir de délivrance. Le pain va devenir plus
que du pain. Le vin plus que du vin. Tout est déjà
orienté vers les jours de Sa Passion rédemptrice.
Voilà pourquoi elle apparaît d’abord comme un sacrifice :
celui du corps qui va être livré et du sang qui va
être versé. Un sacrifice d’expiation comme annoncé
par les prophètes (Is 53,10) qui nous permet de parler du
«saint sacrifice de la messe » et du plus haut niveau de
l’amour qui est, plus encore que celui qui donne, se donne et partage,
celui qui s‘immole (Jn 15,13).
Elle est le signe d’une alliance, scellée dans le sang, mais
établie cette fois à la perfection et pour toujours car
elle devient à jamais nouvelle et éternelle. On va
pouvoir la célébrer chaque jour, dans toutes les villes
de la terre.
Elle annonce un rachat, la rémission des péchés de
la multitude (Mt 26,28). Car si le salaire du péché,
c’est la mort (Rm 6,23), c’est par sa propre mort que le Seigneur a
payé le prix le plus cher pour réduire à
l’impuissance celui qui a la puissance de la mort (He 2,14). Maintenant
le prince de ce monde va être jeté bas (Jn 12,31).
Elle nous transmet une vraie nourriture. Le sens de ce sacrifice est
mis dans un aliment. Ceci est mon corps (Lc 22,19). Ceci est mon sang
(Mt 26,18). Prenez et mangez ! Buvez-en tous ! Nous voici
plongés de la manière la plus réaliste par la
réalité de cette manducation, qui devient signe de
grâce, dans la contemplation du mystère le plus profond de
la vie et de l’amour.
Comprenons bien ici ce que nous vivons dès lors en participant
à l’Eucharistie. La communion intellectuelle entre deux
êtres est insaisissable. La communion affective dans
l’amitié est immatérielle. L’union conjugale n’est
qu’extérieure, partielle et passagère. Avec la
manducation l’union est totale. Elle est durable,
plénière et littéralement transformante.
L’aliment, d’abord extérieur, devient intérieur. Il est
plus que reçu, il est assimilé. Il devient en nous
vivifiant. On devient ce qu’il est et il nous fait devenir qui nous
sommes. La manducation fait de nous, ni plus ni moins, des vivants.
Sinon nous sommes des êtres morts. Que dire de cet aliment le
jour où nous reconnaissons en lui la présence vivifiante
du Prince de la Vie ? Tout simplement, nous devenons des «autres
christs».
On peut dès lors célébrer l’Eucharistie au long
des jours, aux trois grands moments du matin, du midi ou du soir que
nous offrent toutes nos villes, en mémoire de lui.
* *
C’est sur cette Pâque du Christ,
elle-même célébrée dans le cadre de la
Pâque juive, que se fonde la pâque chrétienne
à travers laquelle l’Église célèbre, non
plus un disparu, mais un vivant. Et cela dans le mystère d’une
«Présence réelle» qui irradie de sa
grâce la table de toutes nos eucharisties. C’est bien par
là que nous pouvons dire vivre au mieux «au cœur des
villes, au cœur de Dieu» !
Faites ceci en mémoire de moi (Lc 22,19). Voilà
littéralement ce que nous a dit Jésus-Christ. Non pas :
«dites», mais : faites. Non pas : «en
souvenir», mais : en mémoire. En anamnèse. Nous
comprenons par là, et ceci est capital pour nous, combien la
Présence du Seigneur dans l’Eucharistie est d’abord une
présence actuelle. En disant : Ceci est mon corps, livré
pour vous, Jésus évoque aujourd’hui, Jeudi saint, ce qui
ne sera livré, son corps, que demain, Vendredi saint. Il y
a dédoublement du temps vers l’avenir !
En disant ensuite : Faites ceci en mémoire de moi, le Christ
invite ses disciples, comme en rétrospective, à se
tourner alors vers le passé, pour en faire mémoire. Il y
a dédoublement du temps vers le passé !
En disant enfin : Ceci est mon corps, Jésus est ici, en son
corps, et le pain est là, séparé de lui, au bout
de ses mains. Il y a dédoublement dans l’espace.
L’acte posé par Jésus de Nazareth, au cœur de
Jérusalem, sous Ponce Pilate, la veille du 14 Nisan de l’an 30,
est donc plus qu’un acte d’homme inscrit dans l’espace et le temps.
C’est un acte de Dieu qui transcende le temps et l’espace. Passé
et futur du Jésus historique se rencontrent en effet dans
l’éternel présent de Dieu. Tout acte de Dieu, par
définition, est éternel (He 9,12). Or le Christ est Dieu.
Son acte eucharistique est donc toujours actuel. Valable en tous points
de la terre des hommes. Et c’est bien lui, le Seigneur qui
était, qui demeure et qui vient, que nous recevons en chaque
aujourd’hui où nous célébrons la messe,
toujours et partout, à Québec, à Montréal,
à Rome, à New York, à Tokyo, à Mexico,
à Paris…
Nous pouvons et devons dire dès lors combien cette
Présence eucharistique n’est pas que figuration, symbolique ou
seulement spirituelle, mais profondément réelle. En leur
offrant le pain et le vin Jésus dit littéralement, selon
l’original araméen, non pas : ceci représente, rappelle
ou signifie, mais : Ceci est mon corps. Ceci est mon sang . Cela
signifie que c’est bien corporellement, physiquement, que le Christ
nous a rachetés, avec une chair semblable à la
nôtre (Rm 8,3-4). C’est corps et âme, dans notre être
tout entier, que nous sommes sauvés. Ainsi devenons-nous des
«porte-Christ», selon la belle expression des Pères.
La nature divine du Christ s’unit dès lors à notre nature
humaine, car c’est en lui qu’habite corporellement la divinité
(Col 2,9-10), pour qu’habite en nous, divinement,la plénitude de
son humanité.
Échange merveilleux. Insensiblement certes, mais
réellement, qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi
et moi en lui (Jn 6,56). Corps spirituel en mon corps charnel. Corps
immortel en mon corps périssable. Et, dans cette union si
profonde, si totale, qu’elle devient «transformante», nous
sommes alors «unis à la divinité de celui qui a
voulu revêtir notre humanité» . Nous pouvons
arpenter la ville comme des tabernacles vivants. En
vérité je vous le dis, le Royaume de Dieu est au milieu
de vous (Lc 17,21).
* *
La quatrième et dernière ville du Nouveau Testament
où nous voyons, à la lumière des lettres
apostoliques, l’Eucharistie prendre toute son ampleur, est la ville de
Corinthe.
Cette fois-ci, un pas décisif vient d’être franchi. Nous
ne sommes plus en terre biblique, mais dans le monde des nations
païennes qui, par l’Eucharistie, vont devenir chrétiennes.
Dans sa première lettre aux Corinthiens, en trois passages
majeurs, aux chapitres dixième, onzième et
douzième, l’apôtre Paul nous fait avancer encore dans la
contemplation de ce beau mystère . C’est grâce à
lui que nous comprenons combien l’Eucharistie est un sacrement de
communion, et comment, par la grâce de ce sacrement d’amour, nous
pouvons trouver notre unité et notre paix au milieu de ces
villes si éclatées où nous sommes et au cœur de ce
monde si disloqué où Dieu nous a placés.
Le Seigneur attend de nous que nous y soyons les témoins de son
amour, en vivant nous-mêmes de ce même amour (Jn 15,9-17).
À ce signe (il est unique !), tous vous reconnaîtront pour
mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres
(13,35). Or, l’Eucharistie est, par excellence, le sacrement de
l’amour. En la célébrant donc, au cœur des villes de ce
monde, nous devenons les témoins de l’Autre Monde où nous
attend le Dieu du pur Amour.
L’Eucharistie nous établit, nous fonde, nous enracine tout
d’abord sur l’amour de Dieu et en lui. Pour recevoir réellement
le Seigneur Christ, il faut être en bonne communion d’âme
avec lui. On ne banalise pas un tel don de Dieu. La communion n’est pas
un droit que chacun peut revendiquer ; et la messe n’est pas
prétexte à une communauté pour s’exprimer. La
communion est un don reçu du Christ en pure miséricorde
et la messe un don reçu en Église par qui l’on est
construit. Mais ce don est pour les malades et les pécheurs que
nous sommes tous. «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir,
mais dis seulement une parole et je serai guéri» . Le
propre de la communion n’est donc pas de nous récompenser mais
de nous faire vivre au jour le jour par la guérison et le
pardon. Ainsi sommes-nous de plus en plus unis au Christ pour, peu
à peu, ne plus faire qu’un avec lui tant nous voilà
habités, animés par la plénitude de son amour. Si
nous vivons cela en vérité, quel témoignage de
Dieu, dans nos cités !
L’Eucharistie nous ouvre ensuite aux autres et nous établit
aussi avec eux en communion. La charité en est à la fois
le préalable et la conséquence. Elle nous conduit
à sa table et elle nous édifie en un Temple saint. Dans
le Christ, vous aussi, vous êtes intégrés à
la construction, pour devenir une demeure de Dieu dans l’Esprit (Ep
2,22).
Pour pouvoir aimer Dieu, il faut aimer les enfants de Dieu. On ne peut
aimer le Christ si on n’aime pas le Corps du Christ. Saint Paul le
rappelle à l’envi aux chrétiens de Corinthe. Puisqu’il
n’y a qu’un seul pain, à nous tous, nous ne formons qu’un seul
corps. Car nous avons tous part à ce Pain unique (1 Co 10,17).
La communion au Saint-Sacrement, nous ramenant sans cesse à
cette exigence de charité vécue en actes et en
vérité, ne peut donc que nous faire grandir dans un amour
de plus en plus authentique. Ainsi l’Eucharistie se
reconnaît-elle non seulement dans le pain et le vin
consacrés, mais plus encore dans l’amour fraternel des
communiants rassemblés dans le partage de la foi
s’exerçant dans la charité (Ga 5,6). Alors, comme dit
saint Augustin, «le corps mystique devient le corps
sacramentel». Voilà pourquoi les vraies eucharisties sont
toujours si belles, si fortes, si parlantes. Pourquoi elles sont si
réconfortantes, réjouissantes, vivifiantes. Plus que
jamais, ce monde urbain a besoin d’authentiques
célébrations, partagées dans la ferveur et la joie
!
On peut dire dès lors que l’Eucharistie est à même
de nous construire dans l’unité. Mais très vite, une
interrogation surgit ici à notre esprit : cet idéal
n’est-il pas trop beau ? Tendre à la charité, oui ! Mais
réaliser l’unité, n’est-ce point une utopie ? Il est vrai
que c’est à cela que nous appelle l’ultime prière du
Christ à être tous un (Jn 17,21-23). Mais ce que nous
constatons à la lumière quotidienne de nos existences, au
milieu de nos villes, ne nous en donne-t-il pas un cruel démenti
?
On voit cela à bien des plans :
- Au plan social, comment partager le même Corps du Christ avec
ceux et celles que l’existence journalière oppose, divise,
différencie ?
- Au plan psychologique, comment harmoniser dans une même
assemblée toutes ces sensibilités culturelles,
esthétiques, spirituelles, et ces différences parfois si
vives de mentalité et de générations ?
- Au plan œcuménique, pourquoi le sacrement qui devrait nous
unir nous maintient-il dans une telle division qui nous affuble
incessamment du titre de «frères
séparés» ?
- Au plan spirituel, comment unifier en nous et entre nous notre fuite
de la proximité dérangeante des hommes et notre
réticence à vivre la proximité bouleversante de
Dieu ?
Serions-nous condamnés à courir après une
impossible unité ?
Nullement, si nous acceptons de cheminer patiemment et sans nous
décourager, au pas à pas de l’Eucharistie. En nous
montrant nos difficultés et nos limites, nos distances, nos
retards et nos torts, l’Eucharistie elle-même nous donne la
grâce de les surmonter et de les dépasser. Cette fonction
révélatrice est finalement salvifique. la perception de
nos fermetures nous pousse à la conversion. La perception de nos
étroitesses nous ouvre à la réconciliation. La
perception de nos préjugés nous conduit au
dépassement. De tout cela peut naître un désir
encore plus grand de communion. Saint Paul nous le montre bien dans ses
paroles aux Corinthiens. C’est la diversité des membres qui
enrichit l’unité du corps dans la complémentarité
(1 Co 12,18-20). Nous n’avons donc pas à nous offusquer de nos
diversités,
mais à les accepter, pour nous en enrichir. Nous ne devons pas
jalouser nos charismes mais les harmoniser (12,4-11). Vous êtes
le Corps du Christ et membres chacun pour sa part (12,27).
Quelle nouvelle perspective pour un surcroît d’unité ! Le
monde autour de nous n’attend pas de nous voir uniformes mais de nous
savoir respectueux et unis malgré nos différences. La
communion n’est pas la fusion. N’attendons pas d’être parfaits
pour nous rassembler autour du Christ. N’attendons pas d’être
unis pour nous construire en lui (Ep 4,13). La messe ne vient donc pas
consacrer une paix déjà réalisée, mais la
donner pour qu’elle soit partagée. Que de réconciliations
ne sont-elles pas scellées au moment de l’échange du
«baiser de paix», dans une joie qui devient alors
profondément évangélisatrice !
L’Eucharistie nous nourrit pour nous fortifier et elle nous fortifie en
vue d’un combat. Le bon combat de la paix et de l’unité,
à la lumière de la foi. Ainsi se moud et se
pétrit, dans le dépassement incessant de nos affrontement
mutuels et de nos égoïsmes propres, cette hostie aux mille
grains broyés ensemble qui devient, au feu de l’Esprit, le Corps
du Christ.
Loin de nous désengager de nos exigences familiales, sociales,
professionnelles, politiques, culturelles et même monastiques, la
messe nous y renvoie. En nous unissant au Christ Sauveur qui a pour
nous livré le grand combat de la Pâque rédemptrice,
elle nous engage à poursuivre courageusement, joyeusement, ce
même combat : de la tristesse à la joie, de l’opposition
à la paix, de la mort à la vie.
L’Eucharistie nous renvoie alors dans la vie et dans la ville, au lieu
de notre lutte quotidienne. «Ite missa est !» À nous
de repartir alors, aux quatre vents du monde, en portant en nous le
message de paix du Prince de la paix et le corps vivant, le sang
vivifiant du Prince de la Vie !
* *
On peut donc
l’affirmer pour conclure, c’est par l’Eucharistie, comme le Christ l’a
voulu, que nos villes d’aujourd’hui, comme d’hier, seront encore
évangélisées et sauvées.
Vingt
siècles d’histoire nous le rappellent à l’envi.
«L’Eucharistie, dit le pape Paul VI, est instituée pour
que nous devenions frères. Pour que, d’étrangers
dispersés, nous devenions unis, égaux et amis. Elle nous
est donnée pour que, de masse apathique, égoïste,
travaillée intérieurement par des divisions et des
hostilités, nous devenions un peuple nouveau, un vrai peuple
croyant et aimant, peuple d’un seul cœur et d’une seule
âme» . Ainsi, nous voici résolument tournés
vers l’avenir en même temps que ramenés aux exigences du
présent.
Un être
nouveau est en devenir en quiconque communie à celui qui est la
source de la vie. Son âme immortelle est nourrie du pain du ciel,
orientée vers son terme ultime. Il goûte
déjà en partage quelque chose de la vie éternelle.
Mais, en
même temps, il faut que ce monde transitoire passe (1 Co 7,31).
Que cet homme périssable meure et se renouvelle (2 Co 4,14). Que
cette existence mortelle s’épanouisse en joie
d’éternité.
Si nous consentons
à ce passage, à cette pâque, nous ne sommes plus
des étrangers ni des hôtes. Nous voici devenus concitoyens
des saints, des habitants de la maison de Dieu (Ep 2,19). Nous pouvons
accueillir en nous cette joie que nul ne peut ravir (Jn 16,21). Cette
paix qui n’est pas comme celle que le monde propose (14,27). Cet amour
plus fort que la mort puisqu’il ne passera jamais (1 Co 13,8) !
Quel programme
pour nos vies et pour nos villes si nous savons y faire germer ce que
l’Eucharistie de chaque jour vient déposer en nous pour le salut
du monde !
Ainsi le sacrement
que nous célébrons, en ce monde, est-il à la
charnière des deux mondes. Au croisement du Royaume et de
l’anti-Royaume. L’anti-Royaume, un moment, a paru triompher. La mort a
régné (Rm 5,17). La croix a eu raison du corps
livré et du sang versé. C’est pourquoi le repas de la
Cène fut le dernier de Jésus sur la terre. Mais, en
même temps, ce repas inaugure le Royaume nouveau. Il devient le
premier de ces myriades de myriades d’eucharisties qui seront
célébrées chaque Jour du Seigneur. Et l’on va de
dimanche en dimanche vers le Dimanche qui n’aura pas de fin.
C’est de cela,
frères et sœurs, que nous sommes les témoins !
Quiconque communie
avec foi et garde sa parole ne peut plus mourir (Jn 6,54 ; 8,51 ; 11,26
; Rm 6,8-13). Non seulement il puise dans l’Eucharistie le courage de
lutter pour un monde meilleur, mais encore l’audace de mourir pour un
monde nouveau.
Vous êtes les Cohéritiers du Fils !
Vous êtes le Coprs du Christ !
______
* .
1- La Trinité, DDB, 1968, p. 7.
2- Un dimanche, à Manille, autour du pape Jean-Paul II, ce sont
quatre millions de Philippins – record du monde absolu – qui se sont
regroupés. Et c’était pour assister à … une
célébration eucharistique !
3- Pierre-Marie DELFIEUX, Moine dans la ville, Bayard, 2003, p. 13.
4- Cf. Gn 35,20 ; Jos 19,15 ; Rt 4,11 ; 1 S 16,4 ; Mi 5,1 ; Mt 2,1…16 ;
Jn 7,42, etc.
5- Cf. Jn 3,16 ; 13,1-3 ; 1 Co 1,21-31 ; Ep 3,18-19.
6- Cf. Is 11,1-3 ; Rm 8,17.26-27 ; 1 Co 2,10-15 ; Ga 5,22-23.
7- Mt 26,26-29 ; Mc 14,22-25 ; Lc 22,14-20.
8- D’après l’exégète allemand Joachim Jeremias,
selon l’original araméen qui peut se reconstituer, Jésus
a dit : Den Bisri : ceci mon corps ; Den Idhmi : ceci mon sang,
l’absence de verbe marquant une totale identification.
9- Prière de la liturgie d’offertoire.
10- 1 Co 10,14-22 ; 11,17-34 ; 12,12-27. Et aussi Ep 4,1-16.
11- Prière des fidèles avant la communion, à quoi
le prêtre ajoute personnellement : «Que ton corps et ton
sang me délivre de mes péchés et de tout mal et
fais que je ne sois jamais séparé de toi».
12- Paul VI, Doc. Pont. III, 1965.
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