Dimanche
6 novembre 2005, 32e semaine du temps ordinaire
Homélie du frère Giacomo, fmj
« Les dix jeunes filles
» Matthieu 25, 1-13
Angelus Silesius, un mystique du XVIIe siècle, a dit, en faisant
l’écho au Psaume 41 : « L’abîme de mon esprit
invoque toujours dans un cri l’abîme de Dieu. Dis, lequel des
deux est le plus profond ? ».
Deux abîmes sont comparés : l’abîme de l’homme et
l’abîme de Dieu. Silesius se demande avec audace lequel des deux
est le plus profond.
Dire « abîme » signifie dire profondeur,
mystère insondable et, en même temps, l’abîme
évoque un vide, un besoin, un désir, un cri.
Dieu et l’humanité, le Créateur et la créature,
l’Époux et l’épouse, la Sagesse et le disciple tout
désireux d’apprendre : deux pôles qui s’attirent
inlassablement, par la force de l’Amour.
C’est bien de cette attirance inexorable que le Livre de la Sagesse
nous a parlé : « La Sagesse se laisse aisément
contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui
la cherchent » (Sg 6, 17). Nous croyons prendre une initiative
pour avoir la Sagesse, alors que, en réalité, nous
cédons à ses avances secrètes … « Elle
devance leurs désirs … Celui qui la cherche dès l’aurore
ne se fatigues pas : il la trouvera assise à sa porte … Au
détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage
souriant ».
La Sagesse de Dieu est Dieu lui-même qui sort de soi pour nous
illuminer : « Si vous me cherchez de tout cœur, (dit le Seigneur
par la bouche de Jérémie) alors je permettrai que vous me
trouviez » (Jr 29, 14).
Le psaume que nous venons de chanter a bien interprété
l’abîme et le cri qui est en nous : « Dieu, tu es mon Dieu,
je te cherche dès l’aurore : mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair, terre aride, altérée,
sans eau. Dans la nuit, je songe à toi … ; mon âme se
presse contre toi ».
« On peut vivre sans savoir pourquoi, mais on ne peut pas vivre
sans savoir pour qui » (St Alphonse de Ligori).
Jésus, dans la parabole d’aujourd’hui, nous confirme que notre
lien avec Dieu, « le Royaume des cieux », est une attirance
d’Amour, un mariage : l’Alliance nouvelle et éternelle.
L’Époux c’est lui-même et les dix jeunes filles
symbolisent l’humanité rachetée.
Nous le savons : dans les coutumes juives, le mariage était
célébré en deux actes. Le premier acte
était l’engagement officiel et contraignant des deux jeunes et
de leurs familles. Après un certain temps, les noces
étaient achevées par le second acte qui était la
venue de l’époux à la maison de la fiancée,
là où elle l’attendait pour quitter sa famille et aller
demeurer chez lui, pour toujours (cf. Lc 1, 27 ; Mt 1, 18).
Eh bien, notre parabole nous parle de ce temps qui se passe entre le
premier et le second acte du mariage : le temps quand l’épouse
attends son époux chez elle.
Dans le cas de l’Époux-Jésus, le premier acte a
été unilatéral et gratuit : son incarnation, sa
passion, sa mort et sa résurrection, quand il s’est livré
pour l’humanité, pour l’Église, pour se la
présenter à lui-même resplendissante, sans tache,
ni ride, ni aucun défaut (cf. Ep 5, 25.27).
Et le second acte sera son retour, la parousie, l’accomplissement, la
fête éternelle dans la maison du Père.
Mais, après son départ, son ascension, l’Époux
tarde à venir !
Et l’Église s’en trouve comme déchirée entre deux
sentiments :
la joie du premier acte unie à la joie, savourée par
avance, des noces, et la douleur de la venue indéfiniment
différée: « déjà et pas encore
».
L’attente se prolonge, et cela non sans risques : aux yeux de plusieurs
membres de l’Église, la figure de l’Époux s’estompe, au
profit de réponses plus matérielles et immédiates
à leur besoin de bonheur et d’amour, réponses trompeuses…
L’Époux a d’ailleurs lui-même pris ce risque parce qu’il a
décidé de prendre ce retard, et il l’a aussi
annoncé à l’Épouse avec la parabole d’aujourd’hui !
Pourquoi cela ? C’est un mystère de Dieu et de sa
liberté, mais cette décision pressante a au moins trois
bonnes raisons.
1. Pour nous apprendre à renoncer et à renier les
réponses fausses et trompeuses à notre besoin de bonheur
: richesse, puissance, honneur mondain, plaisir, profit, prestige. Il
nous faut choisir l’Époux fidèle, croire en lui et renier
les amants escrocs.
2. Le temps qui passe contribue à enrichir en nous notre
attente de Lui et de son amour; chaque heure qui passe peut faire
augmenter en nous le désir et la nostalgie. Quand le
désir de l’Époux devient irrésistible, il vaut
déjà une présence ! Le carburant de ce
désir qui permet à la Lumière (Jésus
lui-même) de briller déjà dans la lampe de notre
existence c’est l’Eucharistie et la Liturgie, avec ses signes humbles
et efficaces de la venue cachée et réelle de
l’Époux.
J’entre dans l’église, et en franchissant la porte je remercie
Jésus qui est la Porte ouverte qui m’introduit au Père.
Et voilà la veilleuse rouge toujours allumée tout
près du tabernacle : je voie la flamme et mon cœur « sait
» que l’Époux est là.
Je regarde le prêtre qui passe par la foule en montrant tout haut
le Livre de l’Évangile et je voie certains visages s’illuminer
d’un beau sourire, non pas pour le prêtre, mais pour la joie de
« sentir » que le Christ est là , vivant, agissant
comme il y a 2000 ans et qu’il leur parlera.
Ma bouche s’ouvre pour chanter avec vous et je devine la voix de
Jésus qui loue et chante, par nos voix, le Père.
Je vous regarde, vous, mes frères et sœurs et je voie les
membres du Corps du Christ.
Je mange le Pain et je bois le Vin consacrés et je sais qu’entre
l’Époux et moi et vous s’établit le rapport le plus
intime et le plus réel …
La nuit mon corps dort, mais le désir de l’Époux fait que
le cœur veille et je sais que l’Époux est là et que,
ensemble, nous vivrons une autre journée.
Le corps, les sens du corps : comme ils sont précieux ! C’est
bien par mon corps et par mes sens que je peux avoir déjà
une certaine expérience de Dieu !
3. L’Époux a choisi de retarder son retour afin que son
Épouse, nous, nous appelions toute la ville et toute
l’humanité à être en attente, les lampes du
désir allumées. Le Corps du Christ, son Église
doit être entière, complète, elle ne doit manquer
d’aucun de ses membres.
« Allez ! » a dit l’Époux avant de se soustraire au
regard de l’Épouse, « allez jusqu’aux limites du monde
proclamer la Bonne Nouvelle que le premier acte du mariage entre Dieu
et l’humanité est déjà accompli et que
l’Époux, d’en haut de la croix nous attire dans l’abîme de
son Amour ».
Personne ne doit être exclu : chaque homme et chaque femme doit
avoir dans son cœur la flamme du désir et de la foi bien
allumée pour que brille sa lampe.
C’est la lampe que nous avons reçu au moment de notre
baptême, quand, en nous associant à elle, l’Église
nous a dit : Simone, Marie, André, vous êtes devenus
lumière dans le Christ. Demeurez fidèles à la foi
de votre baptême. Alors, quand le Seigneur viendra, vous pourrez
aller à sa rencontre avec tous les saints et « vivre avec
Lui pour toujours » (cf 1 Th 4, 18).
Parce qu’Il est la réponse à l’abîme de notre
besoin d’être aimé.
Amen.
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