Dimanche 13 novembre
2005 - 33e dimanche du temps ordinaire A
Homélie de Frère Antoine-Emmanuel, fmj
«
Quand viendra le Jour du Seigneur …» Matthieu
25, 14-30
Frères
et sœurs,
quelle est donc la perspective de notre existence ?
Quelle sera notre destinée lorsque
« viendra le Jour du Seigneur » ? (1 Th
5, 2)
Dimanche dernier, Jésus nous a parlé
de cette perspective comme de l’entrée
dans la salle du banquet des noces éternelles.
Aujourd’hui, Jésus veut nous confirmer
dans cette perspective de bonheur céleste, de joie
éternelle.
Le désir de Dieu est simple :
il est de faire entrer tous les hommes dans la joie !
* * * * * *
Jésus nous parle aujourd’hui d’un maître
qui revient d’une longue absence.
De retour dans sa maison,
celui-ci est habité par un grand désir :
celui de partager avec tous la joie qui l’habite.
Il semble avoir une joie si grande
qu’il lui tarde de la partager !
Mais d’où lui vient cette joie ?
Saint Luc nous aide à répondre :
Il nous dit que ce maître était parti pour recevoir la
royauté. (Lc 19, 12)
L’ayant reçu, plein de joie, il n’attend qu’une chose :
la partager avec les siens,
donnant à l’un autorité sur dix villes,
à l’autre autorité sur cinq, et ainsi de suite.
Le roi veut faire régner ses serviteurs avec lui,
il veut que tous aient part à sa gloire, à sa joie !
Frères et sœurs, nous savons bien qui est ce roi !
Il s’agit de Jésus lui-même.
Par sa Passion et sa mort, il a « quitté ce monde »,
et il est « passé de ce monde au Père
» (Jn 13, 1)
pour recevoir en son humanité
la Royauté divine, la plénitude de la joie filiale.
Et nous savons qu’au dernier jour
il viendra dans sa gloire.
Dans quel but ?
Pour nous partager de manière définitive sa
Royauté divine,
pour nous faire tous entrer dans Sa joie,
dans sa joie de fils bien-aimé du Père.
Frères et sœurs, voilà ce qui nous est offert !
Oui, nous attendons ce jour de lumière éternelle
où Jésus nous dira « entre dans la joie de ton
Seigneur !». (Mt 25, 21)
Mais, comment vivre ici-bas pour ne pas rater
ce rendez-vous d’éternité ?
Comment entrer nous-mêmes
et faire en sorte que tous les hommes
puissent entrer dans ce bonheur infini ?
Quelle est notre part ?
Jésus nous dévoile cela en nous racontant
la rencontre décisive de chaque serviteur
avec le maître lorsque celui-ci revient,
et, ce faisant, il nous laisse dévoileer
ce que sera notre rencontre avec lui
quand il viendra dans sa gloire.
Ce jour-là apparaîtra en pleine lumière
un aspect bien précis de notre existence :
les dons que nous avons reçus, au cours de notre vie.
Non pas tant les dons naturels,
les capacités intellectuelles,
professionnelles ou artistiques,
mais bien ce que Jésus nous a confié
au moment de son « départ »,
c'est-à-dire à travers sa mort et sa résurrection.
Il s’agit des dons de grâce reçus de lui ;
il s’agit des dons reçus dans l’Esprit-Saint
tout au long de notre vie.
La question cruciale sera alors :
Qu’avons-nous fait de ces dons spirituels ?
Qu’avons-nous fait des dons reçus à notre baptême,
à notre confirmation, à travers les Eucharisties
et tous les sacrements célébrés en Église ?
Qu’avons-nous fait de tous les dons de grâce
que Jésus a déposé en notre humanité
à travers une rencontre,
à travers la lecture de tel passage de l’Écriture,
à travers un pèlerinage, une confession,
un songe, un événement,
une expérience d’effusion de l’Esprit Saint ?
Qu’avons-nous fait de la foi qui nous a été donnée
?
Qu’avons-nous fait de ces « talents » ?
L’Évangile nous dévoile qu’il y a globalement,
deux attitudes face à Jésus et face à ses dons :
Il y a ceux qui se mettent au travail
et il y a ceux qui murmurent.
Ou bien nous accueillons le don
et nous nous mettons au travail,
ou bien nous enterrons le don
et nous murmurons contre le Seigneur.
Se mettre au travail, travailler,
ce n’est pas s’agiter avec fébrilité,
c’est accueillir le don qui,
en lui-même est porteur de fécondité.
Saint Luc insiste sur cela
en nous montrant l’émerveillement du premier serviteur
qui avait reçu une mine d’argent, et qui s’exclame :
« Seigneur, ta mine :
c’est dix mines qu’elle a rapportées ! »
(Lc 19, 16)
Quand nous nous mettons au travail
pour être fidèles à un don reçu de
Jésus,
c’est ce don lui-même
qui travaille en nous et porte du fruit !
Et ce que nous avons reçu se démultiplie,
enrichissant ceux et celles qui nous entourent.
Saint Paule en témoigne en ces termes :
« C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis,
et sa grâce à mon égard n’a pas été
stérile.
Loin de là, j’ai travaillé plus qu’eux tous :
Oh ! non pas moi,
mais la grâce de Dieu qui est avec moi. » (1 Co 15,
10)
Murmurer, en revanche, c’est dire :
« Seigneur, je te connais comme un homme dur :
Tu moissonnes où tu n’as pas semé,
tu rassembles d’où tu n’as pas dispersé
» (Mt 25, 24)
c'est-à-dire tu viens chercher du grain sur mon champ
où tu n’es pas venu travailler.
Tu exiges de moi de te donner
alors que tu ne m’as pas aidé !
Tu me demandes beaucoup,
mais tu ne m’aides pas,
d’ailleurs tu es absent de ma vie,
je ne te vois pas, je ne t’entends pas et je suis seul …
Frères et sœurs, voilà ce que nous disons
quand, au lieu d’accueillir les dons de Jésus,
nous les enterrons …
et par conséquent nous ne savons pas
que les dons de Jésus,
à commencer par le baptême,
sont porteurs en eux-mêmes de fécondité et de vie !
Voilà donc tout ce qui sera mis en pleine lumière
au Jour du Seigneur.
Et ceux qui ont accueilli les dons du Seigneur
recevront davantage, ils « règneront avec le Christ
» (Ap 20, 4)
et entreront dans son éternelle joie.
Quant à ceux qui n’ont pas accueilli ses dons,
on leur enlèvera même ce qu’ils ont.
Chers amis, il faudrait que cette Parabole
entre profondément dans notre cœur aujourd’hui.
Certains d’entre nous la recevront
comme un appel à faire mémoire
de toutes les grâces reçues de Jésus
depuis 1, 2, 10, 20 ou 70 ans.
Quels sont donc les dons de grâce que tu as
déposés,
Seigneur, dans mon humanité,
tout au long de mon histoire.
Quels sont les dons de l’Esprit Saint en moi ?
On peut avoir un caractère affreux
et être très riche des dons de l’Esprit!
Ainsi en fût de Saint Jérôme.
On peut vivre une grave maladie
et être comblé de dons de grâces,
comme Marthe Robin.
On peut vivre dans l’aridité,
l’absence de consolations dans la prière,
et être porteurs d’un immense don de grâce,
comme fut Mère Térésa.
On peut avoir un passé tumultueux
et s’ouvrir à une abondance de dons
comme Charles de Foucauld.
Quelles sont donc les richesses de grâce
que tu as déposées en moi … et qu’en ai-je fait ?
Alors certains d’entre nous sentiront un appel
à se souvenir d’une grâce reçue
il y a peut-être très longtemps
et que nous avons enfouie dans la terre de l’oubli.
Souvenons-nous de ce don auquel
nous n’avons pas su ou pas voulu être fidèles !
L’heure est venue de déterrer
le don de Dieu auquel Dieu, lui, est resté fidèle.
Je me rappelle ici du visage lumineux
d’un homme d’une soixantaine d’années
qui venait de « déterrer » le don du sacerdoce
qu’il avait enfoui il y a plus de 30 ans.
Cet homme que l’Église a aidé et encouragé
à reprendre la vie sacerdotale
aujourd’hui rayonne dans un service
tout humble et joyeux de l’Évangile.
Et toi, et moi, quel don avons-nous enterré ?
Souvenons-nous aujourd’hui de l’exemple de frère Charles.
À l’âge de 28 ans, il a finalement retrouvé
le don de la foi naguère enterré
dans l’insouciance et la frivolité.
Et depuis cet âge-là, il n’a cessé de travailler
pour laisser fructifier en lui les dons de grâce,
les nombreux talents reçus de Dieu :
Le don du désert, au Maroc,
première expérience de l’absolu, de la sainteté de
Dieu
qui a fructifié en adoration,
en particulier de Jésus dans Son Eucharistie.
Le don de la miséricorde,
célébrée à Saint Augustin de Paris en
octobre 1886,
qui a fructifié en humilité profonde du cœur.
Le don de Nazareth en 1888-89 :
saisissement plein d’amour
pour l’enfouissement de Jésus en sa vie cachée,
qui a fructifié par un vie de pauvreté, de
simplicité,
d’imitation de Jésus
à la Trappe, à Nazareth et jusque dans le désert.
L’appel au rayonnement évangélique vers 1899
pour que ceux qui sont les plus éloignés,
les plus abandonnés, connaissent l’Amour de Jésus
qui a fructifié en ce sens inouï
et tout nouveau de la fraternité universelle.
Le don de l’expérience de la compassion des hommes du
désert
quand il tomba malade en 19008,
don qui fructifia en un abandon
de plus en plus grand à l’Amour.
Oui, aucun de ces dons, de ces talents,
qui ont marqué sa vie n’est resté stérile.
Frère Charles en sentait pleinement l’exigence,
comme il l’écrivit en 1897 :
« Il nous sera beaucoup demandé. »
Le Cardinal Martins lors de sa béatification,
tout à l’heure à Saint Pierre de Rome,
commentait ainsi ces confidences de Frère Charles :
« La béatification de Charles de Foucauld
nous en est la confirmation :
conduit véritablement par l’Esprit de Dieu,
il a su utiliser et faire fructifier les nombreux “talents”
qu’il avait reçus et,
correspondant heureusement aux inspirations divines,
il a suivi un chemin vraiment évangélique
sur lequel il a attiré des milliers de disciples.
Le Saint-Père Benoît XVI rappelait récemment
que “nous pouvons résumer notre foi en ces mots :
Iesus Caritas, Jésus Amour”, qui sont les mots mêmes
que Charles de Foucauld avait choisi comme devise qui exprimât sa
spiritualité.
La vie aventureuse et fascinante de Charles de Foucauld
offre une preuve convaincante de la vérité
de ces paroles du Souverain Pontife.
On peut, en effet, découvrir sans peine
comme un fil rouge qui,
à travers tous les changements et toutes les évolutions,
pénètre de part en part l’existence du Frère
Charles ;
comme l’écrit, en 1889, l’Abbé Huvelin au Père
Abbé de Solesmes :
“Il fait de la religion un amour”.
Charles lui-même révélait ainsi, à un ami de
Lycée resté agnostique,
ce qu’il appelait “le secret de ma vie” :
“L’imitation est inséparable de l’amour …
J’ai perdu mon cœur pour ce Jésus de Nazareth crucifié il
y a mille neuf cents ans
et je passe ma vie à chercher à l’imiter autant que
le peut ma faiblesse.“ »
* * * * * *
Bienheureux
Frère Charles de Jésus, en ce jour de ta
béatification,
nous nous confions à ta prière qu’à ton exemple,
libérés de toute paresse,
de toute peur et de tout murmure,
nous travaillions en sorte qu’aucune grâce reçue de
Jésus
ne soit en nous stérile.
Aucune.
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