Jeudi 1er décembre
2005 - Frère Charles de Jésus
Homélie de Frère Antoine-Emmanuel, fmj
« Mon Père, je Vous remercie de tout. »
Matthieu 7, 21. 24-27
« Le grand besoin de notre temps
en ce qui concerne la vie spirituelle
est de mettre la contemplation sur les chemins »
écrivait Jacques Maritain dans le Paysan de la
Garone. (ch. 7)
Et il ajoutait que « Thérèse de l’Enfant
Jésus
et Charles de Foucauld étaient à ses yeux
les préparateurs providentiels
de la diffusion plus large que jamais
de la vie d’union à Dieu
que le monde demande pour ne pas périr ».
Voilà résumée en quelques mots la mission
inouïe que fut
– sans qu’il en ait conscience –
celle de Charles de Jésus :
ouvrir un nouveau sillon de vie d’union à Dieu
en notre modernité trépidante et stressée.
Quelle fécondité que celle de la vie de frère
Charles.
Et pourtant son itinéraire
n’a-t-il pas l’aspect d’une longue errance ?
« Seigneur, dit l’auteur du Livre de la Sagesse,
c’est peu à peu que tu reprends ceux qui tombent,
tu les avertis, leur rappelant ce en quoi ils pèchent
pour que s’étant débarrassés du mal,
ils croient en toi, Seigneur ». (Sg 12, 1-2)
Voilà bien le résumé des premières
années
de la vie de Charles, de sa première conversion.
Mais la suite de sa vie a aussi l’aspect extérieur
d’une errance d’une terre à l’autre,
d’une monastère à l’autre,
d’un ermitage à l’autre …
Oui, Dieu a choisi ce qui est faible pour confondre les forts.
Et il y a de la faiblesse en Charles,
la faiblesse d’une sorte d’instabilité,
d’un ascétisme excessif,
que la grâce a transformé
en une extraordinaire aventure spirituelle.
Le visage desséché de cet ermite
enfoui au fond du désert
est-il celui du sarment desséché
dont Jésus parle dans l’Évangile ?
Non, tout au contraire.
Charles est un sarment
étonnamment vivant de l’intérieur.
Et pourtant, dira-t-on, il n’a pas construit d’hôpital,
il n’a pas fondé de missions, de paroisses …
il n’a pas même eu un seul disciple …
« Tout ce qu’il fait donne l’impression constante
de quelque chose d’inachevé »
(J.F. Six)
Charles est un sarment en continuel émondage !
Pour un fruit abondant,
un fruit qu’il ne verra pas,
un fruit que nous voyons, que nous sommes.
Étonnant dessein providentiel :
c’est pour nous que Charles a été émondé.
« Je me sens sans fruit,
je me sens sans bonnes œuvres.
Je me dis : je suis converti depuis onze ans, qu’ai-je fait ?
Quelles étaient les œuvres des saints
et quelles sont les miennes ?
Je me vois les mains vides de bien.
Vous daignez me consoler :
tu porteras du fruit en ton temps, me dites-vous …
Quel est ce temps ?
Notre temps à tous, c’est l’heure du jugement :
Vous me promettez
que si je persiste dans la bonne volonté et le combat,
si pauvre que je me voie,
j’aurai des fruits à cette dernière heure …
Et Vous ajoutez :
tu seras un bel arbre à feuilles éternellement vertes,
et toutes tes œuvres auront une fin prospère,
toutes rapporteront leur fruit pour l’éternité. »
Mais ce solitaire vêtu d’une simple bure blanche
marquée du cœur de Jésus
ne semble-t-il pas loin de la vigne,
sinon hors de la vigne,
lui qui a emprunté un chemin tellement différent,
tellement autre ? …
Non ! Charles est pleinement dans la vigne.
Dans sa solitude, il n’est pas loin de l’Église …
il est l’Église.
Son cœur, sa vie est en Jésus.
Jésus,
« Jésus qui à Lui seul
transforme notre vie en ciel
et sans qui tout nous est enfer ». (Lettre
à sa sœur Marie, 7-8-1901)
Jésus,
« aimons-Le en paix,
en nous oubliant nous-mêmes
et nous perdant en Lui ». (Lettre à une
religieuse, 18-4-1905)
Jésus,
« C’est Lui qui nous consolera,
Lui qui nous a faits,
qui nous a sauvés et à quel prix !
Qui nous aime tant et qui nous entoure sans cesse,
Lui à qui nous pouvons toujours parler,
sûrs d’être écoutés par un être
qui nous aime passionnément » (Lettre
à Marie de Bondy, 11-07-1905)
Oui, Charles est un sarment
profondément ancré dans la vigne qui est Jésus.
Un sarment que la sève de l’Esprit Saint
a vivifié d’une manière inouïe.
Sa vie montre cette poussée intérieure de l’Esprit
qui approfondit sa vie de prière
la rendant toujours plus simple, plus dépouillée.
Si peu de discours et tant d’amour.
« Disons ce psaume, goutte à goutte, en esprit d’oraison
»
note-t-il à Nazareth.
Et que dire de ces heures
passées devant le Saint Sacrement
dans sa maison de terre rouge de Tamanrasset :
« Il ne faut pas toujours avoir les yeux sur nous.
L’amour regarde ce qu’il aime.
L’amour regarde sans cesse le Bien-Aimé,
ne peut détacher les yeux de Lui
et Le contemple sans fin.
Puisque notre Bien-Aimé est bien heureux,
soyons heureux de son bonheur ». (Lettre
à L. Massignon, 17-04-1912)
La poussée intérieure de l’Esprit
dilate aussi son amour fraternel
qui devient amour universel :
« Mettre les âmes en confiance,
en amitié, en apprivoiser,
s’en faire si possible des amis
afin qu’après ce premier défrichement,
d’autres puissent faire plus de bien
à ces pauvre âmes. » (Lettre
à l’abbé Caron, 8-09-1906)
Ainsi, l’Esprit le rend semblable à Jésus !
et Jésus le conduit au Père :
En témoigne le commentaire qu'il écrit
aux ultimes paroles de Jésus en croix,
qui deviendra la prière des « petits frères »
:
« Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains. »
C’est la dernière
prière de notre bon Maître, de notre Bien-Aimé …
Puisse-t-elle être la nôtre …
Et qu’elle soit non seulement celle
de notre dernier instant,
mais celle de tous nos instants :
« Mon Père, je me remets
entre vos mains ;
mon Père, je me confie
à Vous ;
mon Père, je m’abandonne
à vous,
mon Père, faites de moi ce
qu’il Vous plaira ;
quoique vous fassiez de moi,
je Vous remercie :
merci de tout ;
je suis prêt à tout,
j’accepte tout ;
je Vous remercie de tout ;
Pourvu que Votre Volonté se
fasse en moi, mon Dieu,
pourvu que Votre Volonté se
fasse en toutes vos créatures,
en tous Vos enfants, en tous ceux que
Votre Cœur aime,
je ne désire rien d’autre, mon
Dieu ;
je remets mon âme entre Vos
mains ;
je Vous la donne, mon Dieu, avec tout
l’amour de mon cœur, parce que je Vous aime,
et que ce m’est un besoin d’amour de
me donner,
de me remettre en Vos mains sans
mesure ;
je me remets entre vos mains avec une
infinie confiance,
car Vous êtes mon Père.
»
Amen !
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