Mardi 20
décembre
2005
Homélie de Alain Faubert, ptre
« La réponse de Marie
» Luc 1, 26-38
Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais en
secondaire II, j’avais 13 ans, et notre professeur d’enseignement
religieux nous présente ce texte de l’Annonciation. On le lit,
et il nous pose cette question apparemment simple : «Est-ce que
Marie a hésité avant de dire oui à l’ange?»
Toute la classe répond en chœur : «Non!» Et moi, je
risque un petit «oui». Tout le monde se tourne vers moi; je
rougis bien entendu… et je bredouille mon essai d’explication :
«Ben oui, elle a hésité… vous l’avez entendue poser
une question à l’ange. Pour elle, ce n’était pas
évident.»
Mon professeur, un saint par ailleurs, coupe court au débat :
«Non, Marie n’a pas hésité.» Et on est
passé à une autre question, sans plus d’explication.
J’avoue que j’ai été piqué au vif. Mettez
ça au compte de la jeunesse, ou d’un orgueil adolescent mal
placé, il me restait que Marie m’apparaissait un peu plus
humaine, et très sympathique, de par le fait qu’elle ait
posé une question pleine de bon sens avant de s’engager.
Depuis cet événement, j’ai eu l’occasion de retrouver ce
passage que la liturgie nous propose souvent, particulièrement
à ce temps-ci de l’année liturgique. J’espère
également avoir un peu mûri dans ma foi. Ce qui
m’amène à revisiter ma prise de position première
et à la nuancer.
D’autres aspects du récit m’invitent à le faire et
pointent dans une direction que je n’avais pas
soupçonnée. Par exemple, je vois mieux aujourd’hui que
Marie n’exprime pas de doutes quant à la vérité
des paroles de l’ange. Contrairement à Zacharie, hier, qui
disait : «comment saurai-je que ces paroles sont vraies?»
Marie est préoccupée d’un autre comment : «Comment
le Seigneur, qui réalise toujours infailliblement son dessein,
comment va-t-il s’y prendre?»
Remarquez : pas de conditionnel dans cette question. Marie ne dit pas :
«Comment cela serait-il possible, puisque je ne connais pas
d’homme», mais plutôt «Comment cela se produira-t-il?
Étant bien entendu que cela se produira certainement, puisque
c’est la volonté de Dieu.»
Vous voyez, Marie, contrairement à Zacharie qui viendra à
croire, malgré une incrédulité première,
contrairement surtout à Achaz qui s’enferme dans
l’incrédulité, Marie par une grâce toute
spéciale que nous avons fêtée au début de
l’Avent, Marie est déjà toute orientée vers la
réalisation du dessein éternel de Dieu. Si, comme toute
personne humaine, elle a à entrer dans le mystère, en le
retenant dans son cœur et en le méditant, cette entrée ne
se fait pas par un retournement violent, un détournement de ses
préoccupations autrement mondaines.
Non, Marie est déjà toute préoccupée de
Dieu. Et là-dedans, je crois que nous sommes appelés
à contempler son humanité. Non pas l’humanité
encore en friche que j’avais cru reconnaître dans sa question
posée à l’ange, mais l’humanité déjà
accomplie, dont elle devient le signe avant-coureur, la
réalisation première.
Vous avez remarqué avec moi qu’il n’y a pas de conditionnel dans
les propos de Marie. Oserai-je aller plus loin et vous faire remarquer
qu’il n’y en a pas non plus dans les paroles de l’ange? Lui aussi parle
au futur simple. L’Annonciation porte bien son nom. Au risque de vous
choquer, je dirais que c’est moins une demande de la part de Dieu
qu’une révélation de son dessein, des voies surprenantes
que le Seigneur emprunte pour le réaliser. Il s’adresse à
une toute jeune fille, qui n’est pas membre d’une classe sociale
privilégiée, qui vit en province éloignée,
presque en terre païenne.
Dans cette annonce (qui n’est presque pas une demande), il y a
pourtant, me direz-vous, un consentement. Je remarque cependant que
Marie ne répond pas simplement «oui». Mais cette
phrase merveilleuse qu’il faut méditer encore et toujours :
«Voici la servante du Seigneur : que tout se passe pour moi selon
ta parole.» Fiat, mais un fiat appuyé sur la
première partie de la réponse. «Voici qui je suis
en vérité : je suis la servante du Seigneur». Marie
ne répond pas simplement «oui», comme si sa
liberté humaine était indéterminée. Ce
n’est pas, excusez la familiarité : «Bon, OK
d’abord». Ce n’est pas comme si ce dessein de Dieu lui
était tout extérieur, comme si cette annonce n’avait
aucun lien avec son appel profond.
«Voici la servante du Seigneur». J’aurais le goût,
même si le texte ne le fait pas, d’ajouter un S majuscule
à Servante. Elle est bien La Servante. Dans son attention de
tout instant au Seigneur, elle est celle qui sait vraiment qui est Dieu
pour elle et qui elle est pour Dieu. Une relation de
vérité qui ne peut que conduire à
l’humilité.
Humilité pour accueillir le mystère du Christ, le
mystère de sa mission d’abord, et de son identité
profonde qui se révélera progressivement à elle.
Humilité qui ouvre enfin à la joie. Je vous partage ma
dernière découverte. Voyez, il est facile de penser que
Marie donne une réponse toute humble, mais aussi toute
résignée à l’ange : «Bon, d’accord, puisque
je suis la servante du Seigneur». Je découvre toutefois la
joie qui filtre, qui se pointe le bout du nez. La joie qui était
déjà là au début du récit :
«Je te salue…», c’est déjà : «Sois
heureuse, réjouis-toi…» Et dans le fiat de Marie, je crois
que pointe déjà en prélude la joie du Magnificat.
La joie de servir. Pour une servante, est-ce qu’il y a plus grande joie?
Vers quoi cet Évangile nous envoie-t-il? Marie est la figure de
l’Église, donc en quelque sorte, elle nous renvoie à nos
propres attitudes.
D’abord à notre propre attention à Dieu. À nous
situer devant Dieu avec l’humilité et la vérité de
notre propre condition de serviteur, de servante. Pour notre joie.
Cet Évangile nous envoie aussi à nous réjouir
déjà avec Marie des chemins surprenants,
déroutants que prend le Seigneur pour réaliser son
dessein.
Il nous envoie enfin à la joie que provoque pour
l’humanité, la folie de son Incarnation. Oui, folie de
s’incarner pour nous sauver, nous secourir. Si vous avez fait du
Secourisme, chez les scouts ou ailleurs, vous savez qu’une règle
élémentaire, quand quelqu’un se noie par exemple, c’est
de lui tendre une perche. Ne pas s’approcher, de peur qu’il nous
entraîne au fond avec lui. Eh bien voyez la folie du Seigneur
Jésus, qui s’approche, qui se laisse saisir littéralement
par l’humanité qui se noie, pour mieux la sauver.
Mission folle qui nous révèle son identité
profonde : ça prenait Dieu, l’Emmanuel, le Fils du
Très-Haut.
Avec Marie, réjouissons-nous donc de sa venue en notre chair.
Amen
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