logoJeudi 12 janvier 2006 - Sainte Marguerite Bourgeoys
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« Si tu veux, tu peux me purifier »  Saint Marc 1, 40-45



Le récit de la purification du lépreux
dans l’Évangile de Marc
présente une très belle originalité :
il nous donne deux détails que Matthieu,     (cf Mt 8, 1-4)
pour sa part n’a pas jugé utile de nous livrer :
la première est que Jésus est
« remué jusqu’aux entrailles »,
quand il voit le lépreux à genoux devant lui
qui le supplie en disant :
« Si tu veux, tu peux me purifier ».    (Mc 1, 40)
Le deuxième détail que nous donne Marc
est que Jésus, à peine le lépreux est-il purifié,
« frémit » intérieurement à cause de lui.    (Mc 1, 93)

Jésus remué jusqu’aux entrailles,
Jésus qui frémit intérieurement :
ce sont là des émotions.
Et déjà nous pouvons recueillir cela :
Jésus a connu des émotions.
Jésus est vraiment de notre humanité.
Nous pouvons ici nous rappeler
de la joie qu’éprouve Jésus en voyant
comment les disciples découvraient le Royaume ;    (cf Lc 10, 21)
du frémissement qui le traverse par deux fois
lors de la mort de Lazare ;    (cf Jn 11, 33 et 38 et Mt 9, 30)
de l’effroi et de l’angoisse qui le saisissent    (Mt 26, 37)
dans le Jardin des oliviers,
émotions qui se manifestent à même son corps,
comme ses larmes à Béthanie,    (Jn 11, 35)
ou la sueur de sang à Gethsémani.    (Lc 22, 44)

Jésus nous montre aujourd’hui
que l’émotivité fait partie de notre humanité !
Il ne faut pas nous imaginer
que nous deviendrons par l’ascèse
des hommes et des femmes sans émotion.
Ce serait simplement inhumain.
Il nous faut en revanche
apprendre à connaître nos émotions,
à les nommer :
il y a les émotions de panique, d’angoisse, de peur,
de phobie, d’ennui, de honte, de culpabilité.
Il y a celles de colère, de mépris, d’indifférence,
d’hostilité, d’envie, de jalousie.
Il y a celles de vide, de perte, de manque.
Mais il y a aussi celles d’euphorie, d’allégresse, d’exultation ;
comme il y a celles de joie, de tendresse, de solidarité,
de sympathie, de gratitude, d’attraction, de passion, …

Il nous faut les nommer, et apprendre peu è peu
à les gérer, les intégrer, les comprendre
et tout cela pour les présenter et même les offrir à Jésus.
Jésus est le Sauveur de tout l’homme.
Il est Celui qui, par son Amour, par son Esprit Saint
assainit notre émotivité, la pacifie, la guérit
en pacifiant et en guérissant notre mémoire.
C’est le long et beau travail de sa grâce en nous.

*
Au-delà de cette très simple leçon d’humanité,
essayons de comprendre ce que Jésus Lui-même
a vécu en face du lépreux.

Marc nous dit d’abord que Jésus
fut « remué jusqu’aux entrailles ».
C’est une expression qui se rapporte aux entrailles maternelles.
Jésus est ému comme maternellement.
C’est la manifestation d’un sentiment de compassion :
Jésus perçoit que nous avons besoin de guérison.
D’abord parce que nous souffrons,
mais aussi parce que nous avons besoin
de ce signe qu’est la guérison
pour croire en Lui, pour croire au Salut qu’Il nous offre.

Marc nous dit ensuite
que Jésus « frémit à cause du lépreux ».
Le Verbe dit une vibration comme d’une lame,
un grondement, un bouillonnement profond de l’être.

Pourquoi cette émotion,
sinon parce que Jésus perçoit le risque
que nous nous arrêtions à la guérison
sans aller vers ce qu’elle signifie et inaugure,
c'est-à-dire vers le Salut,
vers la réconciliation éternelle avec le Père
qu’Il nous offre.
C’est l’expression d’un sentiment d’amour intense,
de l’amour de Jésus qui veut notre bien le plus profond,
notre bonheur véritable, notre vie éternelle.

Les deux émotions de Jésus expriment son amour.
Un amour désintéressé,
ou, mieux, « intéressé à nous »,
tourné vers nous dans l’oubli de soi,
dans un « exode sans retour »    (B. Forte)


Frères et sœurs,
l’Évangile nous révèle ainsi le Cœur de Jésus,
il nous dévoile la profondeur de sa compassion,
et l’intensité de son Amour.
Alors, comme le lépreux de l’Évangile,
nous pouvons courir vers Lui,
nous agenouiller et Lui dire :
« Si tu veux, tu peux me purifier »,
tu peux purifier mon émotivité.
La « purifier » comme on purifie l’eau,
lui ôtant toute impureté
pour qu’elle devienne eau pure.
Oui, nous pouvons demander à Jésus en cette Eucharistie,
de nous libérer de telle ou telle émotion pesante,
voire étouffante, en guérissant notre mémoire blessée.

Mais il nous faut aller plus loin :
demandons à Jésus ce que Paul lui-même désirait :
« Ayez en vous les sentiments
qui sont dans le Christ Jésus ».    (Ph 2,5)
Voilà ce vers quoi nous cheminons peu à peu :
avoir les sentiments de Jésus,
qui s’enracinent dans la mémoire de l’Amour du Père :
nous pouvons peu à peu acquérir
comme une nouvelle mémoire
où nous recueillons et gardons comme Marie
le souvenir de l’Amour du Père.
Non pas comme une idée,
mais par toutes les expériences, les émotions et les Paroles
qui nous ont révélé l’Amour du Père.

Alors notre émotivité
de plus en plus mue par l’Esprit Saint,
sera comme imprégnée de la Charité de Jésus.
C’est cela qui nous conduit vers la sainteté
à la manière de Marguerite Bourgeoys
qui écrivit un an avant sa mort :
« Il est vrai que tout ce que j’ai toujours le plus désiré
et que je souhaite le plus ardemment,
c’est que le grand précepte
de l’amour de Dieu par-dessus toutes choses
et du prochain comme soi-même
soit gravé dans tous les cœurs ».

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