Mercredi
1er février 2006 - Saint Théophane Vénard
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj
«
La liberté d’agir de Dieu » Saint Marc 6, 1-6
Écoutons un instant ce qui se dit aujourd'hui
dans la synagogue de Nazareth ...
« D’où ça vient ? À lui ? Tout cela ?
Quelle sagesse !
Elle lui est donnée ? À lui ?
Et ces fameux miracles qui arrivent par ses mains ?
Celui-là n’est-ce pas l’artisan, le fils de Marie... ?
» (Mc 6, 1-3)
En d'autres termes :
Qu’un autre ait une telle sagesse
et fasse de grands miracles, oui !
Mais Lui !
Lui, nous Le connaissons,
nous savons bien qui Il est...
Non, les habitants de Nazareth n’y croient pas.
Et Jésus s’étonne de leur manque de foi.
*
* *
Cette
histoire est d’hier, mais elle est aussi d’aujourd’hui :
L’Église, cette Église que nous connaissons bien,
qu’elle ait une sagesse à offrir à notre temps ?
Elle, l’Église ?
Qu’en elle se produisent des miracles ?
En elle, l’Église ?
*
* *
Cette question traverse l’Histoire :
Que par un homme, que par une communauté
puisse jaillir le don de Dieu ?
Dieu peut-il se révéler à travers une
humanité ordinaire ?
Dieu peut-il passer par quelqu’un comme mon voisin
dans cette assemblée que nous formons aujourd’hui ?
Dieu Lui-même peut-il parler et agir
à travers quelqu’un comme nous ?
*
* *
À
cette question, le Seigneur nous répond aujourd’hui
à travers la vie d’un fils d’instituteur
du petit village poitevin de Saint-Loup-sur-Thouet :
Théophane Vénard.
Qui est Théophane Vénard ?
La vocation de Théophane Vénard
naît dans la plus grande simplicité.
À l'âge de 9 ans, alors qu'il faisait paître sa
chèvre
sur les coteaux proches de la maison,
Théophane feuillette une revue missionnaire ; et là cet
article :
« Notice sur la vie et la mort de Jean-Charles Cornay
prêtre du diocèse de Poitiers,
décapité au Tong-King le 20 septembre 1837. »
Le coeur du jeune Théophane est boeuleversé :
« Moi aussi, s'exclame-t-il, je veux aller au Tong-King ! »
En un instant, embrasée par l'Esprit,
la vie du jeune pâtre est bouleversée,
à l'exemple de David le berger (1 Sam 16,11)
ou d'Amos le bouvier. (Am 7,14)
Il sera martyr au Tonkin.
Il versera son sang pour ce peuple inconnu
en une terre dont jusque là,
il n'avait pas même connu l'existence.
Rêve infantile ou vocation divine ?
L'avenir y répondra.
1841: Théophane entre au collège de
Doué-la-Fontaine.
1847: il rejoint le Petit Séminaire de Montmorillon
« Cet enfant semblait né
avec un bouton de rose sur les lèvres
et un oiseau pour chanter à son oreille. »
écrira le supérieur, édifié par son jeune
élève.
Un an plus tard, celui-ci reçoit la soutane
et entre au Grand Séminaire de Poitiers.
« Que l'on est heureux dans la maison du Seigneur ! »
s'exclame-t-il, enthousiaste.
Et bientôt, fidèle à la vocation de son enfance,
il avoue à son père son désir d'être
missionnaire.
« C'est le Bon Dieu qui le veut » ajoute-t-il.
« Si tu vois que Dieu t'appelle, obéis sans hésiter
! »
répond son père bouleversé.
C'est l'heure des adieux :
« Nous nous reverrons au ciel ! »
lance-t-il aux habitants du village.
3 mars 1851 - Théophane a 22 ans.
Le voici au 128 rue du Bac à Paris,
au Séminaire des Missions Étrangères :
ultime préparation en cette maison
qui enfanta tant de témoins
pour ensemencer le monde du sang des martyrs.
Théophane est un garçon sérieux, travailleur,
habité par une bonne curiosité intellectuelle,
fervent dans sa prière,
fidèle au chapelet quotidien, confiant en Marie.
En mai 1852, il est ordonné prêtre,
configuré au Christ Grand-Prêtre
pour la Gloire de Dieu et le salut du monde.
Quelques mois plus tard,
la grande nouvelle arrive,
brusque, inattendue :
Il doit remplacer un confrère indisponible
et partir de suite.
Il écrit à sa famille :
« Je vais vous quitter,
vous dire adieu pour toujours,
jusqu'à notre réunion en la patrie du ciel.
Je n'achèverai pas la semaine à Paris.
Vendredi, probablement,
sera mon dernier jour
sur le sol de notre France.
Nous embarquerons à Anvers.
Je vais en Chine. »
23 septembre 1851
Par 9 coups de canon,
un grand navire de commerce quitte Anvers.
À son bord, 5 jeunes missionnaires :
« Quitte ta parenté ...
et va vers le pays que je t'indiquerai. » (Gn
12)
C'est le quitte - tout apostolique -
le grand abandon entre les mains du Dieu vivant -
le plongeon dans l'amour :
« Je n'ai plus de patrie que l'espérance du ciel. »
Escale à Java :
« Quelle joie de voir ces hommes d'une race
et d'une physionomie différentes
qui sont mes frères en Jésus-Christ. »
Arrivée à Hong-Kong -
Le jeune missionnaire épuisé est malade –
et l'attente se fait longue
car aucune voie vers la Chine
ne semble possible pour l'heure.
« J'ai éprouvé bien des tristesses et des
dégoûts.
La foi en Jésus-Christ,
Lui le Maître qui nous a envoyés,
m'a souvent fortifié. »
Et il conclut : « Vive Dieu ! Vive Marie ! »
Nouveau basculement - nouvel étonnement :
le 25 mai 1952, Théophane est avisé
que sa mission sera non en Chine, mais au Tonkin.
Non, le premier appel de sa jeunesse
n'était pas un rêve infantile.
Dieu est fidèle en ses desseins !
Avec un large pantalon blanc et une tunique noire,
Théophane se métamorphose en Tonkinois
et le voici parti pour cette terre
où il deviendrait ipso facto un criminel d'État :
« Les prêtes européens, disait l'édit
impérial,
doivent être jetés dans les abîmes de la mer ou des
fleuves. »
En juin 1854, il entre clandestinement au Tonkin
caché dans le recoin d'une jonque.
Pour un temps, il vivra à Vinh-Tri,
dans une région où le Vice-Roi,
soigné par un prêtre,
fermait les yeux sur la présence chrétienne.
Théophane apprend les 6 tons du parler tonkinois.
Il aime les Vietnamiens et se fait aimer d'eux.
L'amour est le coeur de l'apostolat.
Il avait la grâce d'irradier la joie, dira-t-on de lui.
Mais l'épreuve survient : la tuberculose.
« Je m'éteins peu à peu comme une chandelle.
Vivre la joie quand même ! »
Et déjà on faisait les préparatifs pour ses
funérailles.
Mais la mission avait encore besoin de lui ;
la médecine traditionnelle vietnamienne
lui permet de se rétablir et toute son ardeur lui revient.
« Ma santé est une santé de roseau :
je plie, mais je ne romps pas. »
Février 1857 marquera l'ultime basculement
dans cette vie livrée à Dieu
pour que l'Amour-en-ce-monde soit aimé.
Un chrétien arrive au village, haletant,
invitant Théophane à se cacher.
La clémence des autorités avait cessé –
la persécution ouverte reprenait.
Et pour Théophane,
ce fut le début d'une vie souterraine,
pourchassé d'un village à un autre,
se réfugiant chez les uns ou les autres.
Malgré tout, il ne cesse pas son activité missionnaire ;
bien au contraire,
chargé du centre chrétien le plus important du Tonkin
oriental,
il prend soin des âmes
avec l'aide des prêtres vietnamiens et des catéchistes.
Mais la situation est rude, éprouvante ;
la persécution fait un mal immense.
Évoquant la mort de plusieurs chrétiens, Théophane
écrit :
« Le monde les regarde comme des fous,
mais ce sont les vrais sages.
Ici, ils sèment dans l'humiliation et la douleur,
un jour ils moissonneront dans la gloire et la joie. »
La joie ?
Elle demeure dans le cœur de Théophane
qui habite désormais au milieu des roseaux
ravitaillé par un pêcheur,
puis dans la fausse cloison d'une maison pauvre
ayant pour commensaux les araignées,
les rats et les crapauds,
assailli chaque jour de mauvaises nouvelles.
« Il faut, dit-il, une grâce spéciale, une
grâce d'état
pour résister à la tentation
du découragement et de la tristesse. »
Grâce qui ne lui manque pas :
il garde les yeux fixés sur le Bon Pasteur
qui donne sa vie pour ses brebis.
Le 30 novembre 1860, sa cachette est découverte.
On l'empoigne.
« Brutalisé, il s'humilie,
il n'ouvre pas la bouche
comme un agneau traîné à l'abattoir.
» (Is 53,7)
Chef de Canton, Sous-préfet, ...
il va d'interrogatoire en interrogatoire.
On lui demande de fouler la croix - il refuse.
On insiste.
Il s'obstine.
Le voici bientôt à Hanoï devant le Vice-Roi.
Ayant non seulement refusé de fouler la croix,
mais l'ayant embrassée, sa sentence tombe :
il sera décapité.
Pour l'heure, il est enfermé dans une cage.
On le regarde, on l'interroge, on se moque.
Au menu : riz cru et sel,
jusqu'au jour où une veuve chrétienne
obtient la permission de lui apporter à manger.
Un jour, elle lui porte le fameux nécessaire à Bethel.
Il ouvre la boîte et là,
joie immense et incomparable, l'Eucharistie :
la Visite de Dieu, discrète, cachée, mais comblante.
Discrètement aussi, il parvient à faire venir un
prêtre déguisé,
auprès de qui il se confesse.
Le voici fin prêt :
« Un léger coup de sabre séparera ma tête.
Moi, petit éphémère,
je m'en vais le premier », écrit-il à son
père.
Le 2 février 1861, le Préfet annonce l'exécution.
Avertissant qu'il est lui-même
« innocent du sang de ce juste. » (Mt
27, 24)
Et Théophane s'avance vers le bourreau
en chantant le Magnificat.
Il bénit la foule - s'agenouille sur le tapis et prie.
Sa tête chancelle et tombe.
Aux yeux du monde,
c'est l'échec d'une mission
et la victoire des puissants.
Aux yeux de Dieu,
c'est le triomphe de l'amour en un homme
qui s'est pleinement offert à Dieu et dont la vie, et dont le
sang, fécondent la terre pour qu'advienne le Royaume des cieux.
De détachement en détachement,
Théophane s’est attaché au Christ
jusqu’à Lui ressembler en sa mort pour ressusciter avec lui.
*
* *
Frères
et sœurs, voilà une réponse à notre question :
Oui, Dieu peut parler,
Dieu peut se révéler,
et même se montrer
à travers un homme bien ordinaire
comme Théophane, jeune pâtre, fils d’instituteur.
Toute vie, même la plus ordinaire, même la plus
blessée,
peut devenir une théophanie.
Crois-tu Cela ?
Je te dis que si tu crois,
tu verras la Gloire de Dieu !
(cf Jn 11, 40)
Tu Le verras en toi et en tes frères et sœurs !
© Communion
de Jérusalem