Vendredi
10 février 2006
Homélie de Alain Faubert, ptre
«
Ouvre-toi ! » Marc 7, 31-37
En lisant, en méditant l’Évangile de ce jour, je vous
avoue que j’ai assez vite pensé à une pub qui passe
à la télé ces jours-ci : une voiture rutilante
roule dans le désert, sur son passage les cactus fleurissent;
elle arrive en ville, tous les feux de circulation s’allument comme des
sapins de Noël, comme surchargés
d’électricité. La voiture passe devant un stand de pop
corn, tout le maïs éclate et il pleut du pop corn sur la
ville. La voiture s’éloigne enfin… suivie d’une foule de petites
voiturettes électriques, comme entraînées dans son
sillage.
« Tout ce qu’il fait est admirable », voilà ce qu’on
dit de Jésus. Partout où il passe, la vie s’allume. Le
voilà aujourd’hui en territoire de Décapole, hors des
frontières d’Israël. En contact avec des gens d’origines
diverses, en pleine pâte humaine, avec ses métissages, ses
amalgames, ses croyances bigarrées.
Jésus n’a pas peur d’aller au-devant du monde pour porter la
Vie. C’est pour cela qu’il est sorti… sorti de Capharnaüm
où il avait résidence… sorti du sein du Père qui
l’envoie porter au monde cette immense Bonne Nouvelle : Dieu se fait
proche de vous, son règne est à portée de cœur.
Joie pour tous les lointains, vie pour les morts et les
désespérés, guérison pour les malades, les
abandonnés, les exclus.
À ce sourd-muet qu’on lui amène, Jésus dit «
Effata », « Ouvre-toi ». Il me semble que la vie de
Jésus est résumée par cette petite phrase. Il me
semble qu’on peut comprendre tout le sens de son activité, de sa
mission sur terre, à partir de ces deux petits mots.
« Ouvre-toi »: J’entends cette parole silencieuse dans la
nuit de Noël. Et c’est le ciel qui s’ouvre, le ciel qui se
déchire; le Verbe se fait chair… ciel et terre communiquent
enfin.
« Ouvre-toi », c’est aussi un peu comme ce cri que
Jésus lance au début de son ministère public :
« Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle »…
oui, ouvre-toi à l’amour inespéré du Dieu proche.
« Ouvre-toi », c’est vrai jusque sur la Croix… son cœur
ouvert que tous peuvent contempler est aussi une Parole silencieuse; la
miséricorde et le pardon s’en écoulent . Ouvre-toi
à cet amour immense : Dieu qui ne pouvait pas mourir accepte de
mourir, non pas seulement pour les justes, mais pour tous les
pécheurs.
« Ouvre-toi », c’est aussi une parole du Seigneur
adressée au tombeau, au matin de Pâques. Dieu parle et dit
: « Ouvre-toi, toi, la mort corporelle, laisse désormais
jaillir la vie éternelle. Ouvre-toi, toi, la souffrance,
éclate d’une présence que tu ne peux pas contenir !
» Claudel disait : «Dieu n’est pas venu supprimer la
souffrance. Il n’est même pas venu l’expliquer. Il est venu la
remplir de sa présence.»
Mais « ouvre-toi », c’est aussi une parole qui nous est
adressée aujourd’hui. « Ouvre-toi, mon frère, ma
sœur, à cette présence du Seigneur là où tu
ne penserais pas qu’on puisse le trouver. Cette présence qui ne
supprime pas la souffrance, ne l’explique même pas. Et qui
pourtant change tout.
« Ouvre-toi », Jésus est cette simple Parole que
Dieu nous adresse; il est la brèche que Dieu fait dans tous nos
désespoirs, dans toutes nos morts. « Ouvre-toi »…
c’est Dieu qui nous parle à tous. Voilà son espoir pour
chacun de nous, quelle que soit notre condition. Pas étonnant
qu’on se serve des ces mots au baptême : « Effata »,
c’est tout un programme de vie. Est-ce que quelqu’un ici a fini de
« s’effatiser », de s’ouvrir?
Jésus, en tout cas, n’a pas fini de nous provoquer à nous
ouvrir. Parce qu’il est un passionné de vie. Il veut remettre
l’humanité debout, non seulement dans son corps, mais aussi dans
son âme. Il veut rendre à l’être humain sa
capacité originelle d’accueillir une vie en plénitude,
une vie qui ne finit pas. Une vie qui ne finit pas de se
déployer, de porter du fruit.
Le sourd-muet qui était isolé, le voilà
désormais de retour dans la société des hommes,
capable d’échanger, de communiquer, de comprendre, d’ouvrir sa
curiosité à des sonorités nouvelles. Le
voilà prêt aussi à entendre le murmure de Dieu, qui
est là, discret. Et sa bouche, sa langue déliée
vont pouvoir lui rendre gloire.
Jésus guérit le sourd-muet. Mais je vous soumets que ce
n’est pas la seule guérison dans l’Évangile qu’on vient
de lire. Ceux qui amènent le sourd-muet à Jésus,
est-ce qu’ils ne sont pas guéris eux aussi? Jésus fait
parler un muet. Mais il fait aussi parler ces muets qu’ils
étaient. Et ils deviennent témoins de l’action
merveilleuse de Dieu. Au point qu’ils sont intarissables. Jésus
lui-même ne peut plus les arrêter.
Les voilà comme affermis dans leur foi… encore que cette foi
soit naissante, qu’elle se soit manifestée d’abord de
manière boiteuse dans la demande de guérison de leur
ami. Mais c’est déjà une foi véritable qui
grandit… et qui devient contagieuse, au point qu’après
Pâques, cette foi des disciples va devenir elle-même
porteuse de guérison, de vie nouvelle. Je pense que Jésus
veut nous guérir jusque là : nous passer sa vie au point
de faire de nous des passeurs de vie. On n’est guéri qu’à
moitié quand on ne se considère guéri que pour
soi.
«Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons
entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous
avons vu et que nos mains ont touché, c'est le Verbe, la Parole
de la vie.» Tout ceci, nous vous l’annonçons, cette vie,
nous vous la communiquons, pour votre joie, pour notre joie.
La Vie s’est manifestée. Elle se manifeste encore aujourd’hui.
La foi nous ouvre les yeux et les oreilles. Elle nous ouvre à la
vie; elle nous ouvre à la présence agissante du Seigneur.
Elle fait de nous des vivants, à la suite de Jésus, le
grand Vivant.
La vie de Jésus, le mystère de sa personne, est-ce que ce
n’est pas sa propre ouverture à Dieu, sa foi en son Père,
sa confiance absolue, sa disponibilité à sa
volonté? L’Évangile mentionne que Jésus a
guéri le sourd-muet en ayant «Les yeux levés aux
ciels…» Jésus est tout disponible à l’action de
Dieu, dans et à travers son humanité.
Mais la question demeure : Est-ce qu’on n’a pas besoin nous-mêmes
d’entendre encore Jésus nous redire Effata?
Est-ce que nous sommes suffisamment ouverts nous-mêmes pour
amener à Jésus nos amis malades, pour le prier de les
guérir, et de leur donner l’espérance de la Vie
véritable?
Est-ce que nous sommes suffisamment ouverts nous-mêmes pour
devenir à notre tour passeurs de vie? Pour qu’à travers
nous, dans la puissance de l’Esprit, le nom, c’est-à-dire la
personne même de Jésus Christ et Seigneur, relève
et sauve, remette toute humanité debout; ouvre toute oreille
pour entendre, et tous les yeux pour voir; pour que toute bouche puisse
proclamer : « tout ce qu’il fait est admirable. » La vie
s’allume sur son passage !
© Communion
de Jérusalem