Dimanche
19 février 2006 - 7e dimanche du temps ordinaire
Homélie de Alain
Faubert, ptre
«
Nous avons un Dieu qui voit notre foi » - Marc 2, 1-12
Comment vont vos yeux? À quand remonte votre dernier examen de
la vue? Pouvez-vous voir le chiffre que je vous montre? Combien de
doigts? Facile! Pouvez-vous distinguer la couleur de mes yeux? Plus
difficile! Vous êtes prêts pour plus difficile encore?
Pouvez-vous voir ma foi? Ça prend des bons yeux! Ça prend
en fait les yeux du Seigneur lui-même! Je vous avoue que c’est ce
petit bout de phrase de l’Évangile d’aujourd’hui qui
résonne le plus à mon cœur : «Voyant leur foi,
Jésus dit au paralysé : Mon fils, tes
péchés sont pardonnés.». Voyant leur foi.
Je crois que ce tout petit bout de phrase nous parle aujourd’hui. Il
nous parle à nous, chrétiens dans la
société moderne. Mais il nous parle aujourd’hui d’abord
du Dieu que nous avons. L’Évangile de Marc, comme tout
Évangile, est d’abord une révélation sur le Dieu
manifesté en Jésus Christ. Il commence justement avec ces
mots : «Ici commence la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, le
Fils de Dieu». Une première Bonne Nouvelle donc : nous
avons un Dieu qui voit la foi cachée à l’intérieur
de nous.
Jésus n’impose pas la foi… il la découvre chez les gens.
Des gens qui, vous l’avez remarqué, ne sont pas tous
réputés être des croyants orthodoxes. Cette femme
cananéenne, ce centurion romain… ta foi t’a sauvé! Une
catéchète belge nous confiait récemment : "
Jésus n'imposait pas la foi, il la découvrait chez les
gens..., il les aidait à mettre des mots sur ce qu'ils vivaient,
sur cette foi en eux ...".
Jésus voit la foi en ces hommes qui lui portent leur ami pour
qu’il le guérisse. Ce n’est sans doute pas la foi de
Nicée-Constantinople, ces hommes-là ne sont pas capable
de dire d’un bout à l’autre leur «Je crois en Dieu»,
pas le nôtre en tout cas… Ils ne sont pas capables de dire
à Jésus : «tu es le Fils incréé du
Père éternel, la deuxième personne de la Sainte
Trinité, consubstantiel à ton Père…»; ils ne
sont même pas capables de dire, comme Pierre va oser le dire bien
plus tard : «tu es le messie»… Non. Et pourtant ils ont la
foi et Jésus la détecte plus grosse qu’une graine de
moutarde …
Est-ce qu’on peut deviner un tout petit peu ce qu’il y a dans leur foi?
Je crois que oui. D’abord, ça va peut-être vous
surprendre, je crois que dans leur foi, il y a comme un anticredo… oui,
c’est peut-être surprenant, mais il y a comme une non-foi dans
leur geste. Ils ne peuvent pas croire que Dieu veuille que leur ami
demeure paralysé. C’est remarquable à une époque
où on croyait assez facilement que si tu es paralytique ou
aveugle, ou muet… c’est que tu as péché et que le Bon
Dieu t’a puni. Je parle de l’époque de Jésus, et je me
rends compte que je suis en train d’utiliser des mots qu’on entend
encore dans notre Québec d’aujourd’hui : «Le Bon Dieu t’a
puni… qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter
ça?»
Non, ces hommes de Galilée ne sont pas capables de croire en un
Dieu satisfait de l’ordre établi, comme si sa création
était achevée, comme si les malades ne devraient jamais
guérir, comme si les pécheurs ne devraient jamais
être pardonnés. J’imagine ces hommes transporter leur ami
en chantant les psaumes, la foi d’Israël : «Tu ne peux
m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption…
le Seigneur m’a dégagé, mis au large, il m’a
libéré car il m’aime». N’est-ce pas, chez ces gens
sans instruisance, le début d’une foi en un Dieu Père qui
a le souci de tous ses enfants, qu’ils soient malades ou en prison?
Il y avait aussi une foi naissante dans le mystère de cet homme
bon, de ce prophète de la miséricorde, ce
guérisseur qui ne s’annonçait pas lui-même d’abord,
mais qui révélait la présence toute proche du
règne de Dieu. N’est-ce pas chez ces gens un début
de foi en un Dieu Fils et frère, si proche qu’il s’incarne et
marche sur nos routes?
Il y avait aussi chez une foi toute humaine, mais aussi toute divine
dans la solidarité… Il ne fallait pas laisser notre ami
derrière, même s’il faut accepter pour cela, d’arriver en
retard, d’avoir de moins bonnes places, de rester dehors, de passer
à côté de la chance de toucher la frange du manteau
de Jésus, de manquer l’occasion d’être soi-même
guéri. Est-ce que n’est pas chez ces gens, dans leur
solidarité concrète, un début de foi dans l’Esprit
qui crée la communion, qui donne naissance à une
Église au service de la guérison du monde?
Jésus voit cette foi naissante. Là où plusieurs
d’entre nous ne verraient rien, ou trop peu, ou trop sale ou pas assez
instruit, Jésus, Dieu, voit la foi qui transporte les montagnes,
la foi qui transporte les paralytiques, la foi qui ouvre la mer Rouge,
la foi qui ouvre les toits.
Et, deuxième Bonne Nouvelle de notre Évangile;
Jésus s’appuie sur cette foi pour réaliser des
merveilles. Jésus s’appuie sur la foi pour réaliser le
miracle de la guérison… Cette foi naissante est bien assez
suffisante pour que la vie de Dieu s’infiltre dans les membres inertes
du paralytique. Il fallait bien la foi pour porter ce malade
jusqu’à Jésus. Il a fallu aussi la foi du paralytique en
définitive pour oser croire qu’il peut désormais bouger
des membres ankylosés depuis trop longtemps.
Est-ce que ce n’est pas aussi le signe que le Seigneur s’appuie de la
même manière sur notre foi pour réaliser en nous le
miracle de la réconciliation? Son pardon nous est toujours
offert, mais le vrai miracle, est-ce que ce n’est pas que ce pardon
puisse nous rejoindre, qu’en quelque part, au-dedans de nous, il y ait
cette action discrète, suave du Seigneur lui-même pour
que, sans forcer notre liberté, mais en sollicitant notre
volonté, Dieu lui-même nous amène à accepter
son offre de pardon, à la désirer même. Dans les
manuels de théologie, on appelle cette action de Dieu la
grâce prévenante.
La grâce prévenante! Voilà bien le don le plus
merveilleux de la grâce, selon moi… en tout cas, c’est la
grâce que je préfère. C’est celle qui me dit le
mieux le génie de Dieu.
Alors, nous avons en ce dimanche un Évangile et deux bonnes
nouvelles! Deux pour le prix d’un : nous avons un Dieu qui voit la foi
cachée en nous; nous avons un Dieu qui guérit,
jusqu’à pardonner nos péchés.
Mais je vous ai dit aussi que l’Évangile que nous avons sous les
yeux aujourd’hui nous parle aussi de nous-mêmes, chrétiens
dans la société. Je crois que l’Évangile
d’aujourd’hui nous interpelle d’abord à reconnaître la foi
cachée dans le cœur de ceux qui nous apparaissent comme
«mal croyants» ou même «incroyants». Je
ne me souviens plus du nom de ce Cardinal qui avait écrit en
dédicace à un de ses livres «à mes amis
croyants, et à ceux qui croient ne pas croire.»
On peut être tentés, parce qu’on vit dans des temps
incertains, de croire que la foi chrétienne est une ligne de
conduite, comme une ligne de parti politique ou une ligne
éditoriale dans un journal. On dit le Credo comme si tout y
était dit, on s’enferme dans une logique de tout ou rien. Alors
que nos symboles de foi, celui des Apôtres, celui de Nicée
et bien d’autres, sont justement des symboles au sens premier du terme,
des mots qui nous rassemblent, qui ouvrent un espace de communion. La
foi chrétienne est un espace où beaucoup peuvent trouver
place. Un espace qui a des contours, bien sûr, mais bien malin
qui va pouvoir dire infailliblement où il y a de la foi et
où il n’y en a absolument pas.
L’Évangile nous interpelle aussi à l’audace… l’audace de
nous laisser réconcilier par le Christ, comme le disait saint
Paul. L’audace d’arrêter notre vie folle, de nous retourner et de
voir enfin le Seigneur qui nous poursuit de son amour
miséricordieux. L’audace d’aller jusqu’au bout du don de
nous-mêmes, en sachant qu’il y a un Dieu qui habite nos espoirs,
et qui habite aussi nos angoisses et nos doutes. Un Dieu qui veut nous
guérir de nos paralysies, nous relever, nous ressusciter… pour
nous donner la force de prendre non seulement notre propre brancard,
mais de ressusciter à notre tour nos sœurs et nos frères
humains.
C’est à cette audace chrétienne que tu es invité
Danic…
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de Jérusalem