logoDimanche 26 février 2006 - 8e Dimanche du temps ordinaire B
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« La Lumière du Christ Époux » - Marc 2, 18-22


Aujourd’hui les disciples des pharisiens jeûnent.
Les disciples de Jean le Baptiste jeûnent.
Mais les disciples de Jésus ne jeûnent pas.

Ils vivent quelque chose de différent,
quelque chose de neuf,
Les disciples de Jésus vivent quelque chose
de tout neuf et de toujours neuf !

Mais quelle est la nouveauté propre à la vie chrétienne
qui la différencie d’autres croyances, d’autres sagesses ?
Ce qui est toujours neuf dans la foi chrétienne,
c’est qu’elle nous dévoile sans cesse la présence de Jésus.

La nouveauté essentielle du christianisme
ce ne sont pas des rites, des idées ou des lois,
c’est le dévoilement de la présence
vivante, réelle, lumineuse de Jésus.

Et pourquoi cette présence change-t-elle notre vie ?
Parce qu’Il est l’Époux,
l’Époux venu pour être une seule chair avec nous.

Nous le savons, la vie est autre quand on est aimé !
Il y a plus de différence entre vivre sans recevoir d’amour
et vivre aimé
qu’entre l’obscurité d’une nuit noire
et la clarté du jour.
Désormais, l’Époux est là,
vivant, glorifié dans sa mort
par laquelle il nous épouse et nous sauve.
Où que nous soyons,
quoique nous fassions,
son amour est là.
Aussi bas que nous puissions tomber,
aussi loin que nous puissions nous éloigner de Lui,
son Amour nous « poursuit » avec une indicible humilité :
« la terre n’est plus maudite »!  (Maurice Zundel)
Ressuscité par la tendresse du Père,
Jésus est là,
Époux vainqueur,
et nous ne pouvons plus vivre comme avant.
Nous ne pouvons plus vivre
comme si nous n’étions pas aimés.
Et cela depuis le jour de notre vie
où nous avons connu sa résurrection,
depuis le jour
où nous avons ainsi été
« fiancés à un Époux unique,
comme une vierge pure à présenter au Christ ».    (1 Co 11, 2)

La nouveauté de sa présence aimante
vient réjouir nos cœurs
comme un « vin nouveau »
qui nous remplit de joie.    (cf Mc 2, 22)
Une nouvelle dignité nous est donnée
comme une étoffe précieuse
qui nous est offerte pour que nous soyons
revêtus du vêtement des noces    (cf Mc 2, 21)

* * *

Frères et sœurs,
cette nouveauté s’est-elle déjà accomplie dans notre vie ?

Souvent, très souvent,
nous commençons par recevoir le vin nouveau
dans les vieilles outres de notre religiosité moralisatrice
centrée sur nous-mêmes et sur nos mérites ;
souvent nous commençons
par déchirer le tissus neuf
pour rapiécer notre image négative de nous-mêmes
au lieu d’accueillir notre véritable identité de fils
dans le Fils Bien-aimé.

Aujourd’hui Jésus nous appelle à une vie neuve !
Il désire tellement bénir, combler, sanctifier
l’épouse infidèle que nous sommes,
qu’Il « nous séduit, nous attire au désert
et nous parle au cœur ».    (cf Osée 2, 16)
Son cœur est habité par le désir infatigable.
de faire en nous « toutes choses nouvelles ».    (cf Ap 21, 5)

Alors, nous pouvons lui demander
tout particulièrement aujourd’hui,
le don que Paul souhaitait aux chrétiens de Rome :
« Ne vous conformez pas aux schémas du monde présent,
mais que le renouvellement de votre intelligence
vous transforme et vous fasse discerner
quelle est la volonté de Dieu,
ce qui est bon,
ce qui lui plaît,
ce qui est parfait ».    (Rm 12, 2)
Pourquoi demander
le renouvellement de notre intelligence ?
Écoutons ce que Paul écrit aux chrétiens d’Éphèse :
« J’ai bien peur qu’à l’exemple d’Ève,
que le serpent a dupé par son astuce,
vos pensées se corrompent
en s’écartant de la simplicité envers le Christ ».     (2 Co 11, 3)
Il nous faut revenir à la simplicité envers le Christ !

À Jésus, Époux de Gloire et de Lumière,
nous pouvons demander
de venir illuminer notre intelligence
pour qu’elle devienne simple, transparente, humble
devant Lui qui est « la Vérité » !    (Jn 14, 6)

À la manière de Saint Ignace,
nous lui remettons notre intelligence,
pour qu’Il la purifie,
pour qu’Il l’éclaire,
pour qu’il la mène à sa perfection.

La terre ne perd pas sa dignité ou sa grandeur
en se laissant illuminer par le soleil …
Au contraire, c’est la lumière du soleil
qui rend manifeste toute la beauté de notre terre.
De même notre intelligence
ne perd ni sa dignité ni sa grandeur
en se laissant illuminer par Jésus.
Non seulement elle est embellie,
mais elle s’approfondit de manière inouïe.

« Éclairée par la foi, la raison est libérée des fragilités et des limites
qui proviennent de la désobéissance du péché, écrivait Jean-Paul II
et elle trouve la force nécessaire pour s’élever jusqu’à la connaissance Dieu. »    (Jean-Paul II, Fides et Ratio n° 43)

Quant à Benoît XVI,
évoquant dans sa récente lettre encyclique
le service que l’Église, que la foi, rendent à la société,
il s’exprime en ces termes :
« La foi est une force purificatrice pour la raison elle-même.
Partant de la perspective de Dieu,
la foi libère la raison de ses aveuglements et, de ce fait, elle l’aide à être elle-même meilleure.
La foi permet à la raison de mieux accomplir sa tâche ».    (Deus est Caritas, n° 28)

* * *

Frères et sœurs,
accueillons ensemble cette lumière !
Regardons, pensons la personne humaine à la lumière du Christ-Époux,
et nous lui découvrons une dignité incommensurable
ignorée par l’humanisme de notre temps.
Il n’y a pas un seul homme, une seule femme,
qui ne soit enveloppée par l’Amour de l’Époux.
Il n’y a pas une vie qu’Il n’ait épousée.
Il n’y a pas une chair qu’il n’ait lavée par son Sang,
lui « le Sauveur du corps ».    (Ep 5, 23)

Regardons, pensons
les relations entre personnes humaines
à la lumière de cet Amour nuptial :
toutes sont illuminées
par leur vocation à devenir
relations de communion et de joie
à l’intérieur d’un Corps unique:
le Corps du Christ de Gloire.
Où chaque personne existe en se perdant pour l’autre,
accueillant l’Amour de l’Époux qui se livre pour nous.

Regardons, pensons la liberté
dans cette perspective nuptiale :
la véritable liberté de l’homme
est liberté de consentement,
de consentement au dessein d’Amour de l’Époux
qui veut nous rendre
« resplendissants, sans tâche ni ride ni rien de tel
mais saints et immaculés ».    (cf Ep 5, 27)
« Liberté de soi » pour entrer     (Maurice Zundel)
dans cet échange de consentement
où l’Époux nous précède toujours dans l’amour.

Regardons, pensons, la création toute entière
à la lumière de l’Époux,
« Premier-né de toutes créatures » :     (Col 1, 15)
voici qu’elle nous apparaît
comme la servante de ces noces
dont elle attend en gémissant l’accomplissement,
quand viendront les Cieux nouveaux    (cf Rm 8, 22)
et la Terre nouvelle.

Regardons, pensons, l’histoire
dans cette lumière nuptiale :
elle n’est plus un non-sens ou une fatalité ininterrompue.
Elle est désormais le temps
où l’Époux vient à la rencontre de l’épouse
pour l’attirer peu à peu dans son embrassement éternel.
Elle est le temps où « voici venir les noces de l’Agneau » !     (Ap 19, 7)

Regardons, pensons, le mal
dans cette perspective des noces :
il n’a pas d’être en soi.
Il est le refus des noces,
le rejet de l’Époux,
l’infidélité de l’épouse,
mais il n’aura jamais le dernier mot
parce que la miséricorde divine
qui resplendit sur le visage de l’Époux
est la « limite divine imposée au mal »    (Jean-Paul II, Mémoire et Identité, p. 35)
« Ému d’une immense pitié, je vais t’unir à moi »,    (Is 54, 7)
proclame l’Époux de sang qui sait employer nos chutes
pour nous révéler la profondeur de son cœur.

Oui, frères et sœurs, tout s’éclaire
dans la Lumière de l’Époux
qui ne cesse de venir à nous.
Nous le savons :
« les deux ne feront qu’une seule chair ».
« Ce mystère est de grande portée, dit Paul.
Il s’applique au Christ et à l’Église ».    (Ep 5, 31-32)

La Présence aimante de l’Époux
dévoile et illumine le mystère de l’homme.
Voilà la source du véritable humanisme
dont nous devons être les témoins lucides et joyeux !
Il nous faut laisser les vieilles outres
de l’humanisme positiviste, marxiste ou nietzschéen
dont le principal aboutissement,
disait le Cardinal de Lubac,
n’est autre que « l’écrasement de la personne humaine ».
« Il n’est pas vrai que l’homme,
ainsi qu’on semble quelquefois le dire,
ne puisse organiser la terre sans Dieu.
Ce qui est vrai, c’est que,
sans Dieu il ne peut en fin de compte
que l’organiser contre l’homme.
L’humanisme exclusif est un humanisme inhumain ».   (Préface au « Drame de l’humanisme athé, 1943 »)


Et la merveille, pouvons-nous dire en conclusion,
est que la lumière de la Révélation
en illuminant la raison,
ne l’enferme pas dans un dogmatisme clos et stérile.
Elle libère au contraire la raison
en lui ouvrant des perspectives infinies.
Dans la clarté du Christ,
Verbe éternel fait chair,
la raison elle-même va
de « commencements en commencements
vers des commencements qui n’auront plus de fin », (Grégoire de Nysse)
parce que l’Évangile est
« la révélation d’un mystère
enveloppé de silence, aux siècles éternels,
mais aujourd’hui manifesté ».    (Rm 16, 25-26)

Mystère de l’infiniment grand
de cet Amour Nuptial
dont l’accomplissement est le point Ω de toutes choses.

Mystère de l‘infiniment humble
de cet Amour de l’Époux
qui va jusqu’à être notre pain,
pain de vie,
pain vivant,
pour ne faire qu’une seule chair,
aujourd’hui avec chacun et chacune d'entre nous.


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