logoDimanche 5 mars 2006 - 1er Dimanche de Carême
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« Sous le regard de Jésus » - Marc 1, 12-15


« Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. »    (Mc 1, 11)
Voilà ce que Jésus vient d’entendre
de la bouche même du Père lors de son baptême
Parole inouïe qui confirme toute son expérience filiale,
et enracine en son humanité
la confiance filiale, l’obéissance filiale, la joie filiale.
« Le Père et moi nous sommes un »....    (Jn 10, 30)
« Lui en moi, moi en Lui »...    (cfJ n 10, 38)

Le cœur habité par cette Parole,
Jésus se laisse conduire au désert par l’Esprit
pour y faire l’expérience
de la plus extrême vulnérabilité.
Le voilà seul, absolument seul
sans le moindre réconfort d’une parole ou d’un regard.
Seul dans le désert,
là, Jésus jeûne,
et le voici affaibli, épuisé, tenaillé par la faim.
Dans cette vulnérabilité,
Jésus fait alors l’expérience
des attaques soudaines et violentes du démon.
« Si tu es le fils de Dieu »,    (Mt 4, 5)
tires-en profit, ne reste pas dans l’épreuve !
« Si tu es le Fils de Dieu »,
tu mérites autre chose que cet état de misère,
choisis donc la gloire, le succès …
Veux-tu vraiment vivre dans cette humiliation ?
Accueille donc la puissance,
la domination que je te donne …
Ce que Dieu ne te donne pas en ce désert,
moi je te le donne …
« Si tu es le Fils de Dieu »,
Mais, si tu es le Fils de Dieu,
comment est-ce possible
que Dieu t’abandonne ainsi au milieu des cailloux …
Qui donc est ce Dieu sans amour ?

N’est-ce pas cela que Jésus
a de quelque manière entendu du diable,
ennemi de l’amour,
ennemi de la confiance filiale,
qui « rôde comme un lion rugissant,
cherchant qui dévorer » ?    (1 Pi 5, 8)

* * *

Mais pourquoi l’Église
nous fait regarder un si sombre tableau ?
Pourquoi regarder Jésus
en ce combat spirituel si violent ?
Parce que cela nous aide à identifier,
à comprendre et à vivre
ce que nous expérimentons nous-mêmes,
le plus souvent sans nous en rendre compte.
La tentation est notre réalité quotidienne,
c’est l’œuvre « ordinaire » du diable
qui cherche à tout prix
à nous détourner de la confiance en Dieu.
Partir au désert,
c’est démasquer son œuvre,
la démasquer pour la combattre.

Que fait le diable en effet aujourd’hui ?
Écoutons ce que dit Benoît XVI :
« Le tentateur nous pousse à désespérer
ou à mettre une espérance illusoire
dans l’œuvre de nos mains ».    (Message pour le Carême 2006)
Connaissant nos faiblesses nos fragilités,
le démon s’y enfile
pour nous pousser au découragement.
Connaissant notre orgueil,
notre volonté propre,
le démon en profite
et cherche à rendre plus séduisantes encore nos œuvres,
notre propre carrière, notre propre libre arbitre.
Dans un cas comme dans l’autre,
il nous détourne du chemin de l’amour.

Et comment s’y prend-t-il ?
Par ses « suggestions »
qui sont des paroles, des idées, des images
parfois bien anodines
mais qui nous rejoignent
dans notre orgueil blessé
ou dans notre orgueil prométhéen,
et nous séduisent.

« Dieu sait que,
le jour où vous en mangerez de l’arbre,
vos yeux s’ouvriront,
et vous serez comme des dieux,
qui connaissent le bien et le mal ».    (Gn 3, 4-5)
Voilà le conseil du diable,
une espèce de fausse sagesse, séduisante,
à laquelle Ève se laisse prendre,
se détournant avec Adam de la confiance en Dieu.

En d’autres termes,
Satan essaye d’insinuer ou d’enraciner en nous
une fausse image de Dieu.
« Si Dieu t’aimait,
il ne te laisserait pas dans ce désert ».

* * *

Frères et sœurs,
lorsque nous prenons un peu de distance
des distractions et des bruits du monde,
et lorsque nous prions avec plus de ferveur
nous pouvons commencer à nommer ces suggestions
qui sont alors comme démasquées.

Nous découvrons alors l’origine des tristesses,
des malaises spirituels
où nous perdons la joie de vivre en Dieu.
Nous commençons à reconnaître
par quelle faille, par quel moyen,
l’Adversaire nous a volé notre paix, notre joie,
et surtout notre vie de charité ;
comment il est parvenu à nous détourner
du chemin de pauvreté du cœur
qui nous rend si profondément heureux.
Alors, nous comprenons la nécessité
de veiller, de prier, de lutter comme Jésus au désert
pour garder désormais le cap de l’amour,
pour rester fidèle au chemin de l’humilité,
du service et don de la vraie joie.

Mais comment lutter ?
Comme Jésus ! Avec Jésus !
Comme Jésus que nous voyons puiser dans l’Écriture
la Vérité de l’Homme et de Dieu
qui fait obstacle aux messages pernicieux de Satan.
Le combat spirituel ne peut se vivre
sans la Parole de Dieu !
C’est ainsi qu’un vieil adage monastique dit que
« le démon craint le moine qui fait lectio divina ».

* * *

Puiser dans la Parole la vérité de l’Homme et de Dieu,
voilà ce que le Pape Benoît XVI a fait pour nous
– et nous invite à faire –
pour ce temps de Carême,
nous offrant par là un don merveilleux
pour le combat spirituel.
Le Pape nous invite en effet en ces jours
à méditer ce verset de l’Évangile de Matthieu :
« Voyant les foules, Jésus eut pitié d’elles ».  (Mt 9, 36)
« Voyant les foules ».
Le Pape nous invite à contempler le regard
que Jésus posa et pose sur les foules.
Comment Jésus regarde-t-il la foule ?
Comment Jésus regarde-t-il ?
Comment Jésus nous regarde-t-il aujourd’hui ?
« Aujourd’hui encore le « regard » de compassion du Christ
ne cesse de se poser sur les hommes et sur les peuples.
Il les regarde sachant que le « projet » divin
prévoit l’appel au salut.
Jésus connaît les embûches
qui s’opposent à ce projet
et il est pris de compassion pour les foules :
il décide de les défendre des loups,
même au prix de sa vie.
Par ce regard, Jésus embrasse
les personnes et les multitudes,
et il les remet toutes au Père,
s’offrant lui-même en sacrifice d’expiation.  »
Voilà le regard que Jésus pose sur chacun de nous;
Nous regardant,
Jésus nous aime d’une compassion infinie
et choisit de se livrer pour nous.

* * *

Frères et sœurs, quand nous sommes éprouvés ou tentés,
il nous faut nous souvenir de ce regard de Jésus,
il nous faut re-puiser dans l’Écriture
la Vérité qui est cette compassion infinie de Dieu
manifestée en Jésus.
Nous ne sommes pas seuls dans nos déserts.
Nous ne sommes pas abandonnés.
Nous sommes sans cesse dans un regard d’amour.

Le mensonge du démon
est de nous faire imaginer
que Dieu pose sur nous un regard jaloux,
un regard accusateur,
un regard qui épie nos moindres penchants mauvais.
C’est un mensonge terrible
qui détruit la vie et la joie en nous !

Écoutons encore ce que nous dit Benoît XVI :
« En nous tournant vers le divin Maître,
en nous convertissant à Lui,
en faisant l’expérience de sa miséricorde
grâce au sacrement de la Réconciliation,
nous découvrirons un « regard »
qui nous scrute dans les profondeurs
et qui peut animer de nouveau les foules
et chacun d’entre nous.
Ce « regard » redonne confiance
à ceux qui ne se renferment pas dans le scepticisme,
en leur ouvrant la perspective
de l’éternité bienheureuse. »

Nous pouvons alors entendre
l’appel de l’Évangile de ce jour,
« Convertissez-vous », comme un appel
à nous convertir au regard de Jésus.
Un appel à croire à ce regard d’amour.

Oui, Seigneur,
en cet instant où nous sommes devant toi
avec toutes nos fragilités et nos compromis,
ton regard sur nous est un regard d’amour !

* * *

Accueillant ce regard d'amour,
nous pouvons alors réentendre la voix de Jésus
qui aujourd'hui nous dit :
« Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ! »

Convertissez-vous,
c'est-à-dire croyez à la Bonne Nouvelle:
celle de Jésus, qui, nous voyant dans l’épreuve,
est venu nous rejoindre dans nos déserts.
Oui, nous croyons qu’il est « mort pour les péchés,
Juste pour les injustes,
afin de nous mener à Dieu. »    (1 Pi 3, 18)
Nous croyons qu’il est descendu
jusqu’au plus profond des enfers
« prêcher aux esprits en prison »
comme dit l’Apôtre Pierre    (3, 19)
et qu’il « s’est soumis les Anges, les Dominations et les Puissances ». (3,22)
Nous convertir c'est croire avec l’Église,
en la victoire de Jésus
sur toutes les puissances du mal.
C'est proclamer que celui qui nous tente, le démon,
a perdu sa domination sur notre humanité.
Faisant mémoire de notre baptême,
nous proclamons que Jésus
« nous a fait revivre avec lui,
qu’il nous a pardonné toutes nos fautes,
qu’il a dépouillé les Principautés et les Puissances
et les a données en spectacle à la face du monde
en les traînant dans son cortège triomphal »    (Cf. 2, 13.. 15)

Le Christ, Bon Samaritain du Père,
nous voyant dans notre blessure mortelle
n’est pas passé outre.
Il nous a rendu à la vie
pour que nous puissions reprendre la route
et aller jusqu’au bout de la voie de l’Amour.

* * *

Frères et soeurs, nous passons par le désert, oui,
mais pas pour y rester!

Réanimés par le regard de Jésus,
délivrés par sa croix,
fortifiés par sa résurrection,
nous pouvons aller comme lui au-delà du désert
pour proclamer au monde la joie du Salut !

Seigneur Jésus,
toi qui nous connais
et nous regarde dans l’amour,
tu vois ce qui en nous fait obstacle à l’amour.
Tu vois les liens
qui empêchent au trésor d’amour et de joie
déposé en nous de se déployer.
Par ta présence Eucharistique,
par la puissance de ton Esprit Saint,
viens nous délier,
viens nous libérer,
pour que nous puissions
regarder avec ton regard
et aimer avec ton amour.

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