logoDimanche 9 avril 2006 - Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« Le plus grand amour » - Marc 14, 1-15, 47


Nous venons d’entendre le récit bouleversant
de l’arrestation, du procès et de la condamnation de Jésus.
Nous avons même entendu le récit de ses souffrances intérieures, de ses angoisses,
jusqu’à connaître les détails de sa mort.
Mais, frères et sœurs, tout cela nous appartient-il ?
Les souffrances intérieures et la mort d’un autre nous appartiennent-elles ?

Vient à l’esprit une autre question :  ces événements ne sont-ils pas de l’histoire ancienne ?
Nul doute qu’ils sont historiques.
Il suffit de se rappeler le témoignage de l’historien romain Tacite qui rapporte que
« le Christ a été condamné au supplice par Ponce Pilate sous l’empereur Tibère ».
Mais pourquoi évoquer cette mort qui date du 7 avril de l’an 30 ?

Allons jusqu’au bout de notre questionnement : 
Pourquoi donner un récit aussi détaillé ?
des humiliations, des crachats, des insultes et des coups ?
Est-ce bien nécessaire et de « bon goût » ?

* * *

Frères et sœurs, interrogeons ensemble le récit évangélique
pour répondre à ces trois interrogations.

Nul doute que la Passion et la mort de Ieoshua, de Jésus de Nazareth lui appartiennent…
Mais écoutons ce que Jésus lui-même dit à ses apôtres quand il préside le repas pascal
quelques heures à peine avant son arrestation.
Aux bénédictions traditionnelles du pain et de la dernière coupe,
il ajoute quelques paroles d’une nouveauté inouïe :
« Prenez, ceci est mon Corps », dit-il du pain.    (Mc 14,22)
« Ceci est mon Sang de l’Alliance
répandu pour la multitude » dit-il de la coupe.    (Mc 14,24)
Voilà en quelques mots ce qui donne le sens de sa passion et de sa mort.
Sans ces gestes et ses paroles,
la passion et la croix seraient pour nous incompréhensibles.

Ceci est mon Corps … prenez, mangez !
Ceci est mon Sang … prenez, buvez !
Librement, volontairement, Jésus se livre.
« Ma vie nul ne la prend »,
ni Judas, ni le Grand Prêtre, ni Pilate,
« c’est moi qui la donne ».    (Jn 10, 18)
Mon corps, ma vie, vous appartiennent.
Mon sang, ma souffrance, ma mort vous appartiennent.
Tout ce que Je suis, tout ce que Je vis est à vous !
« Le Christ est mort pour nous » écrira l’Apôtre     (Rm 5, 8)
« il s’est livré pour moi » confessera-t-il    (Ga 2, 20)

Voilà un langage difficile pour nous !
Nous ne savons pas bien ce que veut dire souffrir
– jusqu’à être torturé – pour quelqu’un,
surtout pour un ennemi.
Et nous ne savons pas du tout ce que veut dire
mourir pour quelqu’un,
mourir pour un ennemi.

Et pourtant, il nous faut entrer,
avec l’aide de l’Esprit Saint, dans cette vérité :
Je ne suis pas seulement quelqu’un
à cause de qui Jésus est mort,
je suis quelqu’un pour qui le Christ est mort.    (cf Rm 14, 15)
Cette mort sur la croix, oui, est à moi, est à toi.
Elle est notre richesse, notre fierté.
« Pour moi, écrira Paul, que jamais je ne me glorifie
sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ ».    (Ga 6, 14)

Oui, c’est à juste titre
que nous portons sur notre poitrine une croix de métal ou de bois.
Et, plus encore, que nous méditons la passion et la mort de Jésus.
Mais surtout, que nous célébrons l’Eucharistie !
La mort de Jésus est notre unique véritable richesse !

* * *

Venons-en alors à notre deuxième question :
Cette mort est à nous, oui, mais elle est du passé ?

Le temps de Ponce Pilate est un temps bien historique …
– en témoignent aussi bien l’archéologie contemporaine
que les sources littéraires du premier siècle –
mais c’est un temps lointain, très lointain !

Là aussi il nous faut relire le récit de la Passion,
car cette mort est d’une nature bien particulière.
N’avons-nous pas vu se déchirer le rideau du sanctuaire ?     (Mc 15, 38)
N’est-il pas question de la venue en gloire du Fils de l’Homme ?     (14, 62)
et du Vin nouveau que Jésus boira quand viendra le Royaume ?    (14, 25)

Que s’est-il passé ?

Frères et sœurs,
la mort a voulu s’emparer de ce Crucifié du Golgotha,
mais elle a rencontré en lui l’Amour,
seulement l’Amour,
rien que l’Amour,
et sur cet Amour elle n’a pas eu de prise …
et elle en a perdu son pouvoir.

Bientôt dans le tombeau,
il ne restera qu’un linceul, qu’un drap.
Exactement comme les gardes ont voulu
se saisir d’un jeune disciple de Jésus,
et ils n’ont saisi que le drap dont il était vêtu.    (14, 51-52)

Oui Jésus est mort,
mais la mort n’a pu le saisir.
Il est vraiment mort
– c’est ce que des hérésies des premiers siècles niaient,
et, à leur suite l’islam –
il est vraiment mort,
mais il est mort vers le Père,
il est mort pour nous.

Au moment même où il s’offrait dans sa mort, le Père l’a glorifié.
Jésus a été glorifié dans sa mort !
Il est dans la mort,
dans cette mort d’amour,
et il est dans la gloire éternelle du Père.

Aussi sa mort n’est pas seulement d’hier, elle est d’aujourd’hui.
Aujourd’hui, Jésus meurt d’amour pour toi !
En cet instant, il est pour toi dans la mort,
pour te donner cette mort d’Amour,
pour que tu puisses toi aussi
mourir dans l’amour,
mourir vers le Père,
mourir pour les frères.

En un mot : la Passion et la mort de Jésus
appartiennent à l’histoire,
mais l’Amour éternel de Dieu fait qu’elle appartient à notre temps.
Et nous pouvons y puiser « maintenant et à l’heure de notre mort ».

* * *

Il nous reste alors une dernière question :
pourquoi donner tous ces détails
de la souffrance et de la mort de Jésus ?

Oui, pourquoi parler encore
de l’effroi, de l’angoisse
et de la tristesse mortelle de Gethsémani ?
Pourquoi raconter le baiser honteux de Judas
et la fuite des disciples ?
Les faux témoignages
et les cynisme d’un procès inique ?
Les crachats sur le visage de Jésus et les gifles ?
Le reniement de Pierre trois fois renouvelé ?
L’envie des prêtres et la couardise de Pilate ?

Pourquoi donner le récit de la flagellation,
de la couronne faite d’épines,
des quolibets et des insultes,
du délire de moqueries
à l’adresse d’un innocent torturé sur la croix,
de l’ironie absurde du vinaigre,
et même de l’angoisse profonde de Jésus abandonné ?
Ne peut-on pas se passer d’une telle litanie de douleurs ?
L’histoire contemporaine manque-t-elle de violence et de sang ?

C’est justement parce que l’histoire déborde de violences,
jusque dans nos cœurs,
qu’il nous faut regarder et même contempler ces blessures de Jésus.

Pourquoi ?
D’abord parce que nous y comprenons la portée réelle de notre péché :
tout péché est un rejet de l’Amour du Père.
Tout péché est une blessure infligée au Corps du Christ
venu nous révéler l’Amour du Père.

Mais inséparablement,
il nous faut comprendre que c’est en Lui,
en Jésus,
en sa Passion
que se trouve la guérison de toutes nos blessures :
toute blessure infligée aux humains
blesse le Corps du Christ,
blesse le cœur de Dieu,
mais du cœur blessé du Seigneur
jaillit une source de miséricorde qui,
si nous l’accueillons,
guérit tout ce qui est blessé en nous et entre nous.

Le livre d’Isaïe l’avait étonnement prophétisé :
« dans ses blessures nous trouvons la guérison ».    (Is 53, 5)
Et Saint Pierre le redit en écho :
« Sur le bois il a porté lui-même
nos fautes dans son corps,
lui dont la blessure vous a guéris ».    (cf 1 Pi 2, 24)

Voilà pourquoi nous n’en finirons jamais
de puiser dans les blessures de Jésus
la guérison de tout ce qui est blessé dans notre monde,
de tout ce qui est abîmé dans la personne,
dans la famille et dans la société.

* * *

Dans un monde qui évacue avec une incroyable désinvolture,
tout ce qui a trait à la mort,
nous chrétiens,
nous proclamons avec fierté la mort de Jésus,
et non seulement nous la proclamons,
mais nous en faisons mémoire,
car « chaque fois que nous mangeons le Pain et buvons à la coupe, 
nous célébrons la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne»,     (1 Co 11, 26)
cette mort qui est à nous,
cette mort en laquelle Jésus ressuscite
pour que nous ayons la vie,
la vie en plénitude.


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