logoJeudi 8 juin 2006 - 9e Semaine Temps ordinaire
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« L’Amour nous a été donné » - Marc 12, 28-34


Commençons par une histoire.
On raconte qu’une famille pauvre
reçut une invitation pour émigrer dans un pays
où elle trouverait bien-être, amitié et liberté.
Heureux de cette opportunité, parents et enfants
s’embarquent, billet en main,
pour le long voyage en bateau
nécessaire pour rejoindre cette terre bien désirée.
Les voici qui s’installent à bord
avec leurs pauvres effets et leurs maigres provisions.

Les jours passent, cléments et joyeux au début,
mais voici que peu à peu,
les provisions de nourriture commencent à diminuer.
La famille se rationne de plus en plus
au désespoir des parents
qui voient leurs enfants dépérir et se décourager.
Les uns et les autres commencent à quêter
un peu de nourriture à droite, à gauche.
L’épuisement les gagne peu à peu
et le voyage devient infiniment long, trop long…
beaucoup trop long.

Arrivés finalement à bon port,
les voici accueillis à bras ouverts
par ceux-là même qui les avaient invités.
Ceux-ci, surpris de la mine défaite de leurs invités
et de leur évident épuisement,
les interrogent sur les conditions du voyage.
Apprenant leur mésaventure,
ils demandent à jeter un coup d’œil sur leurs billets,
et c’est alors que nos voyageurs découvrent
que leurs titres de transport prévoyaient tous les repas
dans le restaurant du bateau...

* * *

Voilà, frères et sœurs, ce que vivent beaucoup de chrétiens.
Ils se savent appelés vers la vie éternelle,
ils se savent appelés à vivre le Commandement de l’amour,
mais ils n’ont pas bien regardé leur titre de transport !

Ils veulent aimer mais ne puisent
que dans leurs provisions et, de ce fait,
se découragent et renoncent intérieurement à pouvoir aimer -
et combien de couples se séparent à cause de cela ! -
alors que l’Amour nous est donné gratuitement
pour toute la traversée de cette vie.

Que nous dit Jésus, de fait, dans l’Évangile aujourd’hui ?
Regardons bien.
Répondant à la question du scribe,
Jésus nous dit quel est le premier commandement,
c'est-à-dire ce que le Père nous demande
comme priorité absolue :
Aimer le Père de tout notre cœur,
de toute notre âme,
de tout notre esprit
et de toute notre force,
et aimer le prochain comme nous-mêmes.    (cf Mc 12, 29-31)

Aimer…
Aimer c'est-à-dire « tout donner et se donner soi-même »
selon la belle définition que donne Thérèse de Lisieux.
Aimer, c'est-à-dire me désencombrer de moi-même
pour accueillir l’autre en moi,
et me donner à l’autre, me dépouillant de moi-même.

Aimer c’est entrer dans une double pauvreté :
Lui en moi et moi en lui.
Pauvre pour accueillir,
pauvre parce que je me donne.
L’Amour est un mystère de pauvreté :
c’est le mystère même de Dieu,
c’est l’Être même de Dieu.

Vous savez comment François parlait de « Dame Pauvreté »
et désirait tant l’épouser.
Était-il épris d’une vertu ?
Maurice Zundel fait justement remarquer
que François avait reconnu dans la pauvreté
l’Être même de Dieu,
et c’est pour cela qu’il désirait tant l’épouser.

Jésus nous invite donc à aimer,
à entrer dans cette grande pauvreté de cœur
qui est le propre de l’amour.

Nous recevons même le commandement
d’aimer Dieu de tout notre cœur,
de toute notre âme,
de tout notre esprit et de toute notre force.
Il s’agit donc de devenir complètement libre de soi.
Quant à aimer le prochain comme soi-même,
c’est utiliser pour les autres
la même mesure de respect, d’écoute,
de réponse aux propres besoins
que nous utilisons pour nous-même.
C’est donc ne plus être au centre de nous-mêmes,
c’est, là aussi, devenir libres de soi.

Frères et sœurs, en sommes-nous capables ?
Pour ma part je n’en suis pas capable.
La volonté propre, la volonté de puissance, le besoin de plaire, sont comme des vagues
qui sans cesse reviennent
et recouvre cet espace intérieur d’amour et de liberté
qui commençait à s’ouvrir en moi.

C’est là qu’il faut bien regarder notre titre de transport.
Il porte inscrit notre destination,
qui est l’Amour,
mais il nous indique aussi que l’Amour nous est donné
dans un don de totale gratuité.
Oui, nous pouvons aimer
parce que « l’Amour de Dieu a été répandu en nos cœurs
par le Saint Esprit qui nous a été donné ».    (Rm 5,5)
Et Paul, écrivant ceci, emploie un verbe – répandre –
qui signifie un don total, définitif.
L’Amour a été répandu en nos cœurs lors du Baptême.
Il y est et il y est pour toujours,
aussi bas que nous ayons pu tomber dans le non-amour.

Nous pouvons aimer parce que nous sommes aimés.
L’humain, fait remarquer Saint Augustin,
ne peut aimer s’il n’est d’abord lui-même aimé.
Or, nous sommes aimés !
Le Père Lui-même « nous aime le premier ».   (1 Jn 4, 19)
Nous pouvons aimer,
c'est-à-dire nous pouvons entrer
dans cette pauvreté intérieure
parce que l’Esprit Lui-même nous en rend capables.
Il est Lui-même l’Amour.
Il est Lui-même cette pauvreté intérieure
du « toi en moi et moi en toi »
qui est l’unité du Père et du Fils,
qui est notre unité.

Nous pouvons aimer !
Arrêtons-nous alors un instant et regardons.
Nommons ceux que nous ne savons pas aimer.
Ceux que nous rejetons
et ceux que nous voudrions posséder.
Nommons notre incapacité à aimer en toute franchise.
Et de là, souvenons-nous
de la présence de l’Esprit Saint en nous.

Mon frère, ma sœur, mon collègue,
mon voisin, mon père, ma mère
que je ne sais pas aimer,
je crois que je peux l’aimer
parce que toi, Esprit Saint,
tu es en moi.
Je Te laisse envahir mon cœur
afin de renoncer au dépit, à l’amertume,
à la colère, au découragement.
Je te laisse envahir mon cœur
pour aimer comme Jésus me demande d’aimer,
pour aimer comme Jésus m’aime en cette Eucharisite.



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