Samedi 24
juin 2006 - Nativité
de Saint Jean Baptiste
Homélie du frère Antoine-Emmanuel,
fmj
«
Réordonner
l'humanité vers l'amour
» - Luc
1, 57-66.80
Il
y eut le 24 juin 1848, une grande « parade de Saint Jean »
à Québec
où l’on porta triomphalement le drapeau du régiment du
général Montcalm.
Il y eut le 24 juin 1834, le premier banquet patriotique de la Saint
Jean à Montréal.
Il y eut le 24 juin 1636,les cinq coups de canon
que fit tirer Monsieur de Montmagny, gouverneur de Québec.
Mais, il faut aller plus loin et nous souvenir des « Relations
des jésuites »
qui évoquent déjà la
célébration de la Nativité du Baptiste
dès les premières années de la colonie !
Et il faudrait faut remonter plus loin encore :
au « Sacramentaire Léonien » du VIe siècle
à Rome
qui précise comment célébrer
cette fête du 24 juin par 5 messes propres.
Ou, en Orient, à la Liturgie arménienne
qui insiste sur la vie angélique de Jean,
ou à la liturgie syrienne
qui souligne que Jean fut l’ami de l’Époux.
Et au-delà de toute cette histoire,
de toute cette mémoire, de toutes ces célébrations,
il y a d’abord un visage, celui de Jean.
Jean !
« L’an XV du Principat de Tibère César, Ponce
Pilate étant gouverneur de Judée,
Hérode, tétrarque de Galilée (…) sous le
pontificat d’Anne et de Caïphe,
la Parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie
». (Lc 3, 12)
Jean, dont nous célébrons la naissance aujourd’hui.
Toute naissance dans une famille qui aime la vie est source de joie.
La naissance de Jean, elle, est accompagnée d’une surabondance
de joie :
« Tu auras joie et allégresse, avait annoncé
Gabriel à Zacharie,
et beaucoup se réjouiront de sa naissance
». (Lc 1, 14; cf Lc 1, 38)
Pourquoi cette joie ?
Parce que la naissance de Jean était une naissance attendue,
désirée, depuis des générations.
En Israël, on attendait – et beaucoup attendent encore –
Celui qui devait venir « dans l’esprit et la puissance
d’Élie » (Lc 1, 17)
« Je vais vous envoyer Élie » dit le Seigneur
par la bouche du prophète Malachie.
Et quelle sera sa mission ?
Celle de « tout remettre en ordre »,
littéralement, de tout remettre dans l’état primitif.
Sa mission est d’abord de réorienter l’humain vers Dieu,
de le ramener à l’obéissance de sa conscience,
de le faire revenir à une véritable humanité
ré-ordonnée vers Dieu, vers la vie, vers l’amour.
Et quel sera le point focal de ce retour à l’amour ?
« Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils.
» (Ma 3, 24a)
C’est la première nécessité.
Puis « le cœur des fils vers leur pères.
» (Ma 3, 24b)
C’est ce qui vient ensuite.
Notons au passage que réordonner l’humanité vers l’amour,
c’est donc d’abord reconstruire le sens de la famille,
et tout particulièrement
ramener le cœur des pères vers leurs enfants.
Faire que les pères exercent effectivement leur paternité
dans le respect et dans la chasteté,
dans l’exigence et dans la tendresse,
dans la virilité et dans la douceur,
en un mot : dans l’amour.
Ben Sirac le Sage, évoquant cette certitude qu’Élie doit
venir, affirme :
« Bienheureux ceux qui te verront » (Sir
48, 11)
Oui, bienheureux ceux qui bénéficieront
de la présence, de la Parole du nouvel Élie !
Sa venue est attendue comme un temps de grâce,
un temps où Dieu fait grâce,
un temps qui précède immédiatement la grâce,
c'est-à-dire la venue du Messie.
On attend avec joie celui
qui doit « préparer le chemin du Seigneur
» (Mc 1, 3)
Et voici qu’aujourd’hui nous célébrons,
nous chantons la nativité de Jean qui vient
« ramener les fils d’Israël au Seigneur leur Dieu
». (cf Lc 1, 16)
C’est un jour de joie profonde,
parce que comme le dit le nom même de Jean, Ioannes,
« Dieu fait grâce ».
Par lui, Dieu nous réapprend à être humains;
Il nous réapprend à partager
nos deux tuniques avec les démunis,
à partager le pain avec les affamés,
à garder en tout l’honnêteté,
à renoncer à la violence. (cf Lc 3,
10-14)
Il nous appelle à nous repentir, à nous convertir !
Il nous ramène à l’ordre de l’amour et de la
vérité,
conduisant nos cœurs à désirer
Celui qui nous libère du péché
et nous mène dans la plénitude de la vie divine.
* * *
Frères et sœurs, Jean a eu fort à faire
au temps de Tibère, de Pilate, d’Hérode et de Caïphe.
Mais son ministère n’est-il pas aussi nécessaire
aujourd’hui ?
N’y a-t-il pas besoin aujourd’hui
de réapprendre à être homme, à être
femme,
à être père, mère et enfant,
à être citoyen/ne, à être travailleur/se, …
en mettant à profit toutes les richesses de la modernité
et en nous libérant de tout ce qui en elle est asservissement ?
Cela fait partie de la mission de l’Église
que de contribuer à « humaniser toujours plus
la famille des hommes et son histoire ».
(Gaudium et spes, n°41)
Ce n’est ni le cœur,
ni le tout de la mission de l’Église,
mais c’est une part urgente de sa mission,
de notre mission,
que nous partageons
avec tous les hommes et femmes de bonne volonté.
Il s’agit d’« insuffler une énergie
dans la société moderne »,
pour reprendre les termes du Concile, (id. n° 42)
qui invite tous les chrétiens à
« remplir avec zèle et fidélité leurs
tâches terrestres », (id. n° 43)
c'est-à-dire de tout faire pour que les personnes,
mais aussi les institutions, les entreprises, les associations
cheminent vers une nouvelle qualité d’humanité
en retrouvant le sens de Dieu.
L’erreur la plus grave que nous pourrions commettre,
affirme le Concile, serait celle du divorce
entre la foi dont nous nous réclamons
et notre comportement quotidien. (cf id. n° 43)
Jean Baptiste nous appelle
à ne rien bafouer ou renier
de notre conscience, de notre humanité.
Le suivre, c’est proclamer par notre vie,
au risque d’être méprisé et rejeté
que notre humanité vient de Dieu,
que ni la vie, ni même la création
ne peut être l’objet de notre consommation
ou de nos plaisirs,
que l’amour conjugal ne doit pas être « profané
»
par l’égoïsme et l’hédonisme, (cf
id. n° 47)
qu’aucun pouvoir médical, politique, universitaire,
médiatique ou économique et même religieux
ne peut se substituer à la conscience humaine.
Car « la dignité de l’homme exige (…) de lui
qu’il agisse selon un choix conscient et libre,
mû et déterminé par une conviction personnelle
et non sous le seul effet de poussées instinctives
ou d’une contrainte extérieure ». (id.
n° 17)
Suivre Jean, c’est accompagner nos amis, nos proches,
nos institutions vers Jésus
qui est « la mesure du véritable humanisme
» (Benoît XVI)
Frères et sœurs, voilà toute une part
de notre belle vocation chrétienne
que le Concile appelle
« L’animation chrétienne du monde
» (id. n° 43)
Ce n’est qu’une part car nous sommes aussi et surtout
appelés à être « en toutes circonstances
et au cœurs même de la communauté humaine,
des témoins du Christ » (id. n° 43)
des témoins de la Résurrection.
*
* *
Jean nous rappelle cette belle vocation
de préparation évangélique.
Il nous en indique aussi le chemin,
qui n’est autre que le chemin du désert :
pour aider ses contemporains à revenir au sens de Dieu,
Jean a commencé par partir au désert.
Il a compris qu’il lui fallait rompre pour mieux servir,
pour mieux aimer.
Il a eu besoin du désert pour entendre la Parole
qu’il devait ensuite proclamer.
Nous aussi, nous avons besoin du désert dans notre vie !
Si nous voulons servir le monde de ce temps,
il nous faut acquérir une vraie liberté intérieure
et échapper ainsi à l’emprise des modes.
Il nous faut surtout trouver le silence
qui nous permettra d’entendre
la Parole d’Amour et de Vérité
que Dieu voudrait que nous devenions
en faveur de ceux et celles qui nous entourent.
Nous avons besoin du désert du silence,
Nous avons tous besoin des temps de solitude,
Nous avons tous besoin de nous arrêter
dans le désert de la prière.
C’est du désert que toujours
nous repartirons pour mieux aimer nos frères et sœurs,
pour servir une nouvelle qualité d’humanité,
et, par là même, pour préparer le chemin du
Seigneur
qui ne cesse de venir à nous dans sa résurrection,
et dont la venue en gloire est de plus en plus proche !
Saint Jean, prie pour nous :
que nous ayons le goût de servir vraiment notre temps,
et pour cela, que nous ayons le goût du désert !
Amen.
©
Communion
de Jérusalem