logoDimanche 25 juin 2006 - 12e Dimanche du Temps ordinaire
Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj

« Si tu savais ! » - Marc 4, 35- 41


S’il fallait résumer en un mot ce que l’Évangile d’aujourd’hui nous enseigne,
on pourrait reprendre les paroles de Jésus à la femme de Samarie :
« Si tu savais » !    (Jn 4, 10)
Si tu savais qui est celui qui toujours demeure avec toi !
Si tu le savais, combien ta vie changerait !

* * *

Mais que s’est-il donc passé cette nuit-là
sur ce lac que saint Marc appelle une « mer » ?
La journée avait été belle, si belle, mais longue.
Jésus avait enseigné inlassablement
toute cette foule serrée autour de lui.
Une foule si nombreuse
qu’il avait dû s’asseoir sur la barque de Simon
à quelques mètres du rivage.
Sa Parole a été comme un feu
car il parle « avec autorité »    (Mc 1, 22)
et rejoint le plus profond
et le plus concret de notre vie,
éveillant, réveillant, cette âme spirituelle
qui dort en nous.

À la tombée de la nuit, à l’heure où l’on se serait volontiers retiré
pour se reposer dans la maison de Simon,
dans celle de Jacques et Jean, ou celle de Lévi,
voilà que Jésus nous a dit :
« Passons sur l’autre rive ».    (Mc 4, 35)

Oui, l’autre rive !
Jamais nous n’y sommes allés!
Car si la rive occidentale
nous est familière et rassurante,
la rive orientale en revanche,
c’est la rive païenne,
c’est la rive des cités-états grecques de la Décapole !
Et voilà que Jésus nous demande
de partir vers cette terre inconnue,
tellement étrangère à ce qui nous est cher.

Confiants en Jésus et en sa parole,
nous n’avons pourtant pas hésité :
Nous avons embarqué Jésus « tel qu’il était »    (Mc 4, 36)
et pris le large dans la nuit.

Tout a basculé lorsque les premières rafales de vent
ont commencé à tourbillonner sur la mer,
sur cette mer qui, en très peu de temps,
peut se déchaîner d’une manière disproportionnée
avec sa dimension somme toute, réduite.
Les vagues s’élevaient de plus en plus hautes
dans cette nuit de tempête
au point que les disciples sont trempés
et que la barque commence à se remplir.

La nuit qui est tombée,
la destination si peu plaisante,
la tempête déchaînée,
la mer qui semble vouloir nous engloutir,
et Jésus dort !

« Pourquoi dors-tu, ô Maître ? »    (Ps 43(44), 24)

C’est toi qui nous a appelés,
c’est toi qui nous as fait prendre le large,
c’est toi qui …
Tu es là, mais tu ne fais rien pour nous !
Et les flots vont nous emporter …

« Maître, crient les apôtres en réveillant Jésus,
tu ne te soucies pas que nous sommes perdus ? »    (Mc 4, 38)

* * *

Et nous connaissons bien ce qui suit :
L’obéissance immédiate du vent et de la mer
à la parole de Jésus qui fait, nous dit Saint Marc,
que « le vent tombe et survient un grand calme »…    (Mc 4, 39)   
Et puis cette question, inoubliable, de Jésus :
« Pourquoi êtes-vous terrifiés ?
Vous n’avez pas encore de foi !  »    (Mc 4, 40)
C'est-à-dire :
vous n’avez pas encore compris qui Je suis ?
Vous n’avez pas encore compris
ce que vous apporte ma présence
même quand je dors,
même quand je semble absent ?
« pourquoi avoir peur » ?

* * *

Frères et sœurs,
cette page d’Évangile ne touche-t-elle pas le fond de notre cœur ?
Car nous aussi, nous savons ce que c’est que de prendre le large
en répondant à un appel de Jésus.
Chacun d’entre nous pourrait raconter son histoire :
Un jour, Jésus m’a invité à quitter mon incroyance
et je me suis mis en route.
Un jour, Jésus m’a appelé
à renoncer à ma méfiance vis-à-vis de l’Église,
et je me suis mis en route.
Un jour, il m’a appelé à pardonner …
à de me libérer de mes passions …
à me nourrir de sa Parole …
à intensifier ma vie de prière …
à la vie conjugale, à accueillir des enfants …
à tout quitter pour lui …

Et nous nous sommes mis en route !

Or voici que la tempête est survenue :
les doutes se sont  à nouveau déchaînés ;
l’Église m’a déçue ;
le pardon est devenu comme impossible ;
les passions en moi ont pris l’allure d’une tempête ;
la Parole n’a plus eut de goût ;
la prière est devenue un désert ou un tourment ;
la mariage, un fardeau insupportable,
les enfants, un poids impossible,
la vie consacrée m’a semblé une absurdité.

« Les vagues se jetaient sur la barque
si bien que déjà elle se remplissait d’eau ».    (Mc 4, 37)

Et nous qu’avons-nous fait ?

Beaucoup, beaucoup retournent en arrière …

Consciemment ou inconsciemment,
la peur a été la plus forte.
Et qui pourrait, au plan seulement humain,
nous le reprocher ?

Notre nature est faible,
« la chair est faible »,    (Mt 26, 41 ; Mc14, 38)
et la barque de L’Église ressemble plus
à une barque fragile
qu’à un puissant navire de guerre …
et c’est bien ainsi.
Même Jésus ne nous reproche pas notre peur.
Il ne fait que nous interroger :
« Pourquoi avoir peur ? »    (Mc 4, 40)
Pourquoi avoir peur
de cette nuit que tu traverses,
et de ces vagues qui te menacent ?
Vous n’avez pas encore de foi ?
C'est-à-dire :
vous n’avez pas encore compris que je suis là,
et que ma présence est votre délivrance ?
« Je suis avec vous tous les jours,
jusqu’à la fin du monde ».    (Mt 28, 20)
Oui, je me suis endormi dans la mort,
oui, je suis passé du monde au Père
et vous ne me voyez plus selon la chair,
mais dans cette mort, je suis ressuscité !
Par cette absence, je suis présent !
Par la croix, je suis vainqueur !

Nous parlons d’absence de Jésus,
nous en souffrons,
nous en pleurons peut-être,
mais cette absence selon la chair,
est présence selon l’Esprit.

Ne laissons pas la peur nous saisir ;
c’est elle qui est dangereuse
bien plus que la nuit et les vagues.

Ne donnons pas notre âme à la peur :
donnons-là à Jésus !

N’est-ce pas pour cela que Jésus a permis
au vent et à la mer de se déchaîner ?
C’est pour que nous renouvelions notre oui,
c’est pour que nous donnions à Jésus
une confiance plus profonde que jamais.

Et quand viendra l’ultime nuit de notre vie,
quand se déchaîneront les vagues de l’agonie,
nous serons en paix,
car nous aurons appris
par les nuits et les vagues de notre vie,
à remettre notre âme,
non point à la peur, mais à Jésus.

Lui est « mort pour nous » !    (2 Co 5, 14)
Oui, pourquoi aurions-nous peur,
puisque notre mort,
notre descente aux enfers,
il est déjà venu la vivre à notre place.

* * *

Frères et sœurs, comment ne pas entendre à travers cet Évangile,
la Parole de Jésus à la Samaritaine :
« Si tu savais … »

Si tu savais qui est Celui qui toujours est avec toi ...
Et maintenant que tu le sais,
ne retourne plus en arrière.
Qu’il n’y ait pas en ta vie d’avortement spirituel.

Va jusqu’au bout de l’amour !

Oui, nous pouvons reprendre la route de la foi.
Nous pouvons reprendre la route de l’Église.
Nous pouvons reprendre la route du pardon,
de la pureté du cœur,
de la Parole,
de la prière,
de la vie conjugale et familiale,
de la vie consacrée.

Va jusqu’au bout, ne t’arrête pas,
Jésus t’envoie sur l’autre rive,
la rive païenne, la terre gérasénienne,     (cf Mc 5,1-20)
car là il y a des hommes et des femmes
qui ne le connaissent pas,
qui sont encore dans les tombeaux de la peur et de la mort.

Va jusqu’au bout de ton appel !

Je suis avec toi et le vent et la mer m’obéissent !    (cf Mc 4, 41)



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