Et Marie gardait tout cela dans son cœur
Dans l’iconographie classique des églises orientales,
les portes royales qui donnent accès au sanctuaire
portent une représentation de l’Annonciation.
Ce symbolisme est fort.
Il exprime que si nous voulons accéder au mystère,
il nous faut passer par Marie,
il nous faut entrer en amitié spirituelle avec Marie.
C’est avec Elle, Vierge de l’écoute,
que l’on entre en Dieu.
Voilà ce que nous voulons faire ce matin
en partant de l’Évangile de cette Fête de la Mère
de Dieu.
* * *
Nous sommes à Bethléem.
Les bergers venus des champs,
viennent de témoigner de
« ce qui leur a été dit sur le petit Enfant
». (cf Lc 2, 17)
« Tous, nous dit Saint Luc, en entendant,
s’étonnent de ce que disent les bergers ».
(cf Lc 2, 18)
En nous disant que « tous » s’étonnent,
Luc nous fait comprendre que Marie,
bien que connaissant mieux que quiconque
ce qu’il en est de l’Enfant, s’étonne elle aussi.
Voilà qui nous fait pressentir l’ouverture de son cœur,
sa disponibilité et même sa quête de ce qui vient de
Dieu.
Mais Luc nous en dit plus :
il nous dit que Marie
gardait tout cela « dans son cœur ».
(id.)
S’il nous arrive de nous émerveiller
des signes de la Présence de Dieu,
nous oublions pourtant souvent
ce que nous avons perçu.
Marie, elle, n’oublie pas.
Elle garde.
Marie, en vraie fille d’Israël, se souvient,
« Ne va pas oublier les choses
que tes yeux ont vues, dit le Deutéronome,
ni les laisser en aucun jour de ta vie
sortir de ton cœur. » (Dt 4, 9)
Voilà bien ce que fait Marie,
cultivant la mémoire du cœur.
Et que fait Marie de ce qu’elle garde en son cœur ?
Luc, certainement familier de la Vierge,
nous livre comme son secret :
Marie « συμβαλλουσα » (en grec),
Elle jette ensemble, Elle met ensemble,
Elle rassemble et compose tout ce que son cœur retient.
Benoît XVI dans deux des homélies mariales de son
pontificat donne une très belle image de cela :
Il dit que « Marie garde dans son cœur
les paroles qui viennent de Dieu,
et, les unissant les unes aux autres
comme dans une mosaïque, elle apprend à les comprendre
»
1.
« Comme dans une mosaïque ».
Marie compose peu à peu en son cœur
une mosaïque intérieure.
L'Esprit Saint
suggère à Marie ce travail intérieur,
lui inspire cette mystérieuse composition.
S’étonner – garder – composer.
C’est ce que fait Marie,
et tout cela nous révèle le silence de la Vierge :
son silence attentif,
son silence « par amour de la Parole ».
Et Marie sait que Dieu peut parler
et aime parler à travers des bergers,
des pauvres, des marginaux.
Elle est la Vierge qui écoute.
Pour Elle,
La
Parole, l’unique Parole véritable,
est celle de Dieu.
Et Elle sait que l’accueillir dans la foi
c’est concevoir une vie nouvelle.
C’est d’ailleurs là le sens de sa virginité
et de toute virginité chrétienne.
À la différence d’Ève,
Marie ne laisse pas entrer en elle
les pseudo-paroles du Tentateur.
Elle se réserve pour le Verbe de Dieu.
Ce qui fait qu’en elle,
nous ne trouvons que le Verbe de Dieu.
Nous voici donc en face de la Vierge silencieuse
qui garde la Parole et compose silencieusement
sa mystérieuse mosaïque.
* * *
Mais, pouvons-nous nous demander,
qu’est-ce que Marie a gardé dans son cœur
après la visite des bergers ?
Simplement ce qu’elle a raconté plus tard à Luc
du témoignage des bergers :
Une bonne nouvelle
– en grec Luc emploie le verbe « évangéliser
» –
une « grande joie pour tout le peuple » ;
un « sauveur, Messie Seigneur »,
« né pour » les pauvres.
Et, enfin : « À Dieu la gloire,
aux hommes tant aimés de Lui, la Paix ».
(cf Lc 2, 10..14)
En un mot, Marie retient dans son cœur
cet Évangile de la Joie, de la Paix et de la Gloire.
Pour mieux comprendre ce que vit Marie,
il nous faut alors regarder non seulement
cette page de la Nativité,
mais tout l’Évangile de l’Enfance raconté par Luc.
C’est alors que nous voyons que Luc
va reprendre presque les mêmes mots
pour nous dire ce que vit Marie,
cette fois après le recouvrement de Jésus au Temple :
« Sa Mère retenait toutes ces choses dans son cœur
». (cf Lc 2, 51)
Cette fois encore Marie retient dans son cœur
et ajoute donc à sa mosaïque,
ce qu’elle vient de vivre avec Joseph à Jérusalem :
la souffrance d’avoir perdu son Fils à Pâques à
Jérusalem,
le glaive qui déjà a traversé son cœur,
pour reprendre les mots de Syméon
prononcés il y a 12 ans dans le même Temple.
Que voyons-nous ?
Du seuil de l’Enfance de Jésus
à son terme qui est sa majorité légale,
Marie garde dans son cœur
tout ce que Dieu révèle de l’Enfant,
et elle compose sa mosaïque.
Elle compose, elle met ensemble,
unissant l’Évangile de la Gloire
et le glaive de la Pâques à Jérusalem.
Disons-le : déjà, par anticipation,
elle compose l’Évangile de la Gloire et de la Croix.
Nous comprenons alors que Saint Luc
a voulu dans l’Évangile de l’Enfance
nous donner comme un résumé de tout l’Évangile.
Rien n’y manque du Mystère pascal.
Il est alors clair que Marie est, au cœur de ces pages,
la Croyante, modèle de ce que nous devons être
face à l’ensemble du Mystère chrétien.
Disons-le avec plus de précision :
Marie, Vierge silencieuse est la figure de l’Église
qui, à sa suite, garde la Parole de Dieu
et compose la mosaïque du Mystère pascal.
Chaque génération de croyants,
chaque âme ecclésiale,
compose sous la conduite de l’Esprit
cette étonnante mosaïque
qui unit la Gloire et la Croix.
À la manière des disciples d’Emmaüs
dont le cœur se réchauffe
à mesure qu’ils comprennent
que le Messie devait « souffrir
pour entrer dans sa gloire ». (cf Lc 24, 26)
* * *
Frères et sœurs, voilà ce qu’est l’Église :
Vierge silencieuse.
Je vous vois rassemblés ici aujourd’hui.
Je nous vois et je dis :
comme toute assemblée d’Église,
nous sommes une « vierge » :
Bien sûr, nous sommes « Église en chemin »
qui rassemble « des pécheurs dans son propre sein »
et qui est donc
« à la fois sainte et appelée à se purifier
». (Lumen Gentium, n° 8)
Nous appelons cela l’aspect « pétrinien » de
l’Église
en nous souvenant de Pierre, le pécheur pardonné
choisi pour paître le troupeau.
Mais cet « aspect pétrinien de l’Église, nous dit
Benoît XVI
est inclus dans l’aspect marial »
car en Marie la Vierge immaculée,
« nous rencontrons l’essence de l’Église
d’une manière qui n’est pas déformée
». (Homélie 8/12/2005)
Ce que nous sommes ensemble au plus profond,
au plus vrai, est virginal !
Voilà ce que Saint Luc nous fait comprendre
en nous montrant en Marie, la figure de l’Église.
Mais ce que Luc nous enseigne va plus loin.
Si l’Église découvre en Marie sa vraie identité,
c’est que l’Église est non seulement vierge, mais aussi
mère !
Nous sommes une vierge, oui, mais une vierge qui conçoit et qui
enfante !
D’ailleurs, en voyant les jeunes en procession hier dans la liturgie
dominicale
2,
n’est-ce pas cela que nous avons vu ?
L’Église conçoit et enfante de nouveaux croyants !
Comment l’Église conçoit-elle ?
Elle conçoit comme Marie a conçu.
Nous savons comment une femme conçoit
en ouvrant son corps à la semence de l’homme.
Nous savons aussi que Marie a conçu différemment :
Elle a conçu en ouvrant son cœur.
Elle a conçu par la foi comme le dit Saint Augustin :
« Celui que dans la foi, Marie mit au monde,
c’est dans la foi qu’elle Le conçut ».
(Sermon 215)
L’Église est donc une vierge qui conçoit par la foi.
Sa confiance en la Parole
permet à la Vie divine de jaillir en notre monde !
Paul VI le proclamait en disant
que la « maternité prodigieuse » de Marie
a été « établie par Dieu comme type
et modèle de la Vierge qu’est l’Église
». (Marialis Cultus, n°19)
Oui, l’Église devient une mère
car par la prédication et le baptême,
elle engendre à une vie nouvelle et immortelle
des enfants conçus du Saint Esprit et nés de
Dieu.
(cf Lumen Gentium, n° 64)
Quelle belle perspective pour ce début d’année :
ensemble nous allons enfanter !
Déjà, au Ve siècle, Saint Léon-le-Grand
3
le disait :
« La source de vie que le Christ a pris
dans le sein de la Vierge,
Il l’a placée (désormais) dans les fonts baptismaux.
Il a donné à l’eau ce qu’Il avait donné à
sa Mère »
4.
En regardant Marie,
nous découvrons notre maternité ecclésiale !
D’elle nous apprenons à écouter le Seigneur
qui nous parle de bien des manières,
y compris par des bergers marginaux.
D’elle nous apprenons à composer en nous
la mosaïque du Mystère pascal.
D’elle nous apprenons à concevoir par la foi.
D’Elle nous apprenons que nous pouvons ensemble
être mère et donner vie
– ou redonner vie – à de nouveaux croyants.
Voilà ce que nous allons vivre ensemble cette année.
Approfondir, intensifier un vrai silence contemplatif
et enfanter virginalement.
Aucun de nous ne doit être stérile en cette année
nouvelle!
Ensemble, nous serons une communauté eucharistique
faite de grands pécheurs, certes,
mais virginale et féconde.
Ensemble nous sommes, unis à notre évêque,
Église et donc mère.
Mère de la Vie divine qui va jaillir dans bien des cœurs,
mère de la Vie divine comme Marie est Mère de Dieu !
C’est bien pour cela que bien des églises d’orient
ont dans l’abside la représentation majestueuse
de la Théotokos,
de la Mère de Dieu,
car cette maternité divine est bien la vocation de
l’Église.
* * *
De l’Annonciation à la Maternité divine,
c’est l’itinéraire des âmes croyantes
à travers la grande mosaïque du Mystère pascal
qui se trouve parfaitement composée et vivante
dans l’Eucharistie que nous allons célébrer
pour devenir ensemble
cette vierge féconde pour notre temps.
L’Église, écrivait Paul VI,
est saisie d’une « émotion profonde
lorsqu’elle voit en Marie,
comme dans une image très pure
ce qu’elle-même désire et espère devenir
en tous ses membres ». (Id n° 22 ; cf
Vatican S.C. n° 103)
1. Homélie du 1 janv. 2006 ; cf
homélie du 8 12 2005
2. Il y avait au Sanctuaire, une retraite de 3 jours pour les
jeunes de 18-35 ans. Une quinzaine y ont participé.
3. 45e Pape. De 440 à 461 (+ 461). Il devint Pape à une
époque troublée. C'était la lente agonie de
l'empire romain sous les coups des invasions des Francs, des Wisigoths,
des Vandales, des Huns, des Burgondes. Pour l'Église, c'est le
risque d'éclatement en de nombreuses hérésies. En
particulier les monophysites qui acceptaient la divinité du
Christ mais refusaient qu'il soit vraiment homme ; les nestoriens qui
acceptaient que Jésus soit vrai homme, mais pas vraiment le
Verbe de Dieu. Il apporta son soutien à Flavien, le patriarche
de Constantinople par une lettre dogmatique " le tome à Flavien
", qui sera la base de la définition du concile christologique
de Chalcédoine (451) quelques années plus tard : Le
Christ-Jésus réunit en sa seule personne toute la nature
divine et toute la nature humaine. En 452, il sauve Rome des hordes
d'Attila, mais ne peut empêcher le sac de Rome par les Vandales
en 455. Dans cet Occident démoralisé, il reste le seul et
vrai recours moral.
4. Cité par Jean Paul II, idem n° 19