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Fraternités de Jérusalem - Montréal                                
Sanctuaire du Saint-Sacrement
500, Mont-Royal Est, Montréal, Qc, Canada, H2J 1W5

«En choissisant de prier au coeur des villes,
tu veux signifier que ta vie est au coeur de Dieu. »

Livre de vie de Jérusalem




Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj
Dimanche 25 février 2007 -1er dimanche de Carême (C)
Luc 6, 1-13

Et il eut faim

Quand les quarante jours furent écoulés,
Jésus eut faim.     (cf Lc 4, 2)
« Il eut faim. »
Un verbe, un simple verbe,
qui dévoile la faiblesse en laquelle Jésus se trouve.
Quarante jours de jeûne.
Quarante jours de solitude parmi les pierres du désert
Quarante jours de tentation.
Quarante jours et Jésus n’a pas fui le désert,
il n’a pas déserté l’épreuve.
Il est là, faible, très faible.

Alors, « le Tentateur s’approche », dit Saint Matthieu.     (Mt 4, 3)
La tentation atteint son paroxysme,
car l’homme dans la faiblesse
qui s’en remet à Dieu,
voilà qui attire la colère du démon
qui va essayer « toutes les formes de tentations »    (Lc 4, 13)
pour dévoyer Jésus.

Nous connaissons bien les trois tentations
rapportées par Matthieu et Luc.
On pourrait les résumer ainsi :
« Regarde, toi qui n’as rien mangé
et qui vis au milieu de ces cailloux,
si Dieu est ton Père,
peut-Il te laisser ainsi dans l’épreuve ?
Est-ce que les pierres de ce désert
ne te dégoûtent pas ? »

Si Dieu est ton Père,
peut-il te laisser dans cette impuissance où tu es,
sans gloire, sans pouvoir ?
Tu ne transformes pas le monde ici !
Que fais-tu ?

Si Dieu est ton Père,
Te laisserait-Il dans cette pauvre condition humaine ?
Vois comme Tu es limité…

*

Trois tentations qui assaillent Jésus
au creux de sa faiblesse.
Trois tentations qui ne nous sont pas étrangères
car nous connaissons tous cette voix intérieure
aux allures intelligentes et persuasives
qui éprouve notre foi.
Et combien de fois nous cédons…

Nous cédons à la tentation
et nous disons à la pierre de devenir du pain.
C'est-à-dire que nous voulons être nous-mêmes
l’auteur de notre salut.
Nous retrouvons cela
dans le messianisme historique de Marx,
ou « l’homme social sera le maître absolu
de l’histoire et de l’univers ».  (J. Maritain – Humanisme intégral, p. 61)
Mais nous le trouvons aussi à notre petite échelle
quand nous disons à Dieu :
« Je me débrouille avec ma faiblesse ! »
En un mot : nous sommes tentés
d’être tout-puissant sur notre destin.

Nous sommes aussi tentés
d’être tout-puissant vis-à-vis des autres
et vis-à-vis de la création.
C’est la deuxième tentation,
celle qu’illustre bien « L’Übermensch » de Nietzsche.
Après le dieu garant de la science de Descartes
et le dieu ramené à une idée de l’idéalisme,
la dialectique humaniste aboutit, dit Maritain
dans la mort de Dieu
que Nietzsche se sentira
la terrible mission d’annoncer. (Id p. 61)
C'est le règne de la volonté de puissance
qui conjugue orgueil et désespoir.
C'est ce que nous vivons
quand nous voulons échapper à notre faiblesse
en dominant les autres.

Céder à la troisième tentation,
c’est se jeter du pinacle du temple,
c’est vouloir être tout-puissant sur la vie
et par là, sur Dieu Lui-même.
C’est la tentation de la main-mise sur la vie
où nous prétendons être maîtres de la vie,
et cela s’appelle suicide,
avortement, euthanasie et eugénisme.
Tentations que notre temps connaît bien
et qui nous guettent chacun.

Céder aux tentations,
aux épreuves spirituelles fomentées par le diable,
c’est donc nous rebeller contre notre faiblesse
et convoiter la toute-puissance sur notre destin,
sur la création et sur Dieu Lui-même.

Triple et unique tentation qui mènent
inexorablement au désespoir.
Tentations qui sont celles de toutes les générations,
mais qui sont exacerbées
en ivresse de la toute-puissance
en notre modernité occidentale
du fait de la science, des techniques,
en particulier des techniques de l’information et
de la communication et de la médecine.
Tentations exacerbées… Désespoir exacerbé.

*

Quelle est alors notre vocation,
notre mission de chrétiens
dans ce monde en proie à l’épreuve spirituelle ?

Notre mission est, bien sûr,
de faire nôtre la triple réponse de Jésus
et de la proclamer par notre vie.

« Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme,
 mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. »    (Mt 4, 4)
Jésus nous fait découvrir
la vraie nourriture de l’homme
qui est la Parole de Dieu, la volonté de Dieu.
« La santé de l’âme, dit Jean de la Croix,
c’est l’Amour de Dieu ».    (Cantique spirituel B)
Alors, plutôt que de prétendre
changer les pierres de nos déserts
en « pain et en jeux »,
nous nous tournons vers le Père
pour qu’Il change la pierre de notre cœur
en un cœur de chair, en un cœur qui aime.
Jésus nous enseigne que notre faiblesse
est le lieu propre de l’amour.

La deuxième réponse de Jésus
qu’il nous faut vivre
et proclamer par notre vie,
est celle-ci :
« Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu,
et Lui seul tu adoreras. »    (Lc 4, 8)
Notre faiblesse devient le lieu propre
de l’adoration, de la louange, de la vraie religion
comme le fils de Jacob fidèle - de la Première Lecture -,
nous confessons que tout vient de Dieu,
en Lui offrant les prémices de notre récolte,    (cf Dt 26, 10)
en lui offrant jusqu’à notre faiblesse
dans les larmes de souffrance et de joie.
Car « le Tout-puissant fait pour [nous] des merveilles.
Saint est son Nom ! »    (Lc 1, 49)

La troisième réponse de Jésus est celle-ci :
« Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu »    (Lc 4, 12)
Plutôt que de nous jeter dans le vide
depuis le pinacle du temple,
nous nous jetons avec notre faiblesse
dans les bras de Dieu.
Avec Jésus, en Jésus,
nous découvrons que notre faiblesse
est aussi le lieu propre de l’espérance,
espérance de notre âme
qui « attend le Seigneur
plus que le veilleur n’attend l’aurore. »    (Ps 129(130), 6)
Espérance comblée pour Jésus
quand les anges le servirent au terme du désert.    (cf Mt 4, 11)

*

Frères et sœurs, notre faiblesse
que Satan veut nous faire maudire
apparaît dans la lumière de l’Évangile
comme le lieu propre de la charité,
de la vraie religion et de l’espérance.

Cela, nous l’apprenons de l’Évangile,
et nous en ferons l’expérience chaque fois,
oui chaque fois,
que nous permettrons à Dieu
de regarder notre faiblesse,
de « poser son regard sur son humble servante »
comme le chante la Vierge Marie.    (Lc 1, 48)
Cela nous devons l’apprendre
tout particulièrement pendant le Carême.

Quelle sera notre école ?
La Croix de Jésus !

Nous invoquerons l’Esprit de grâce et de supplication,
nous regarderons Celui que nous avons transpercé
nous nous lamenterons,
et nous boirons à la Source
qui lave le péché et la souillure.    (cf Za 12-13)

« Nous regarderons » Jésus
non plus dans la faiblesse du désert,
mais dans l’extrême faiblesse de la Croix,
qui est pour Satan le « moment favorable ».    (Lc 4, 13)
À cette heure-là où les ténèbres ont tout recouvert,
Jésus est plongé dans l’épreuve abyssale
du silence de Dieu
et le cri dominant est celui des passants,
des soldats et même des prêtres et des scribes :
« Si Tu est le Fils de Dieu,
descends de la Croix ! »    (Mt 29, 40)
« Qu’Il descende maintenant de la croix
et nous croirons en Lui ! »    (Mt 27, 42)

Et que répond Jésus ?
« Père, en tes mains, je remets mon esprit. »    (Lc 23, 46)
Jésus crucifié dépose sa faiblesse
entre les mains du Père.

Voilà ce qu’il nous apprend
quand nous prenons le temps
de demeurer au pied de la croix :
« déposer notre faiblesse dans les mains du Père. »

Alors nous ne tombons pas dans l’absolu d’en-bas
où l’homme est dieu sans Dieu,
mais dans l’absolu d’en-haut où il est dieu en Dieu.  (J. Maritain, Humanisme intégral, p. 310)

« Déposer notre faiblesse dans les mains du Père :
C’est là le porche nécessaire de notre route d’humanité.
C’est le porche de l’activité humaine,
c'est le porche de la mission,
comme pour Jésus en son humanité,
c’est le porche de l’épanouissement
de notre personne humaine
qui est le cœur de la civilisation de l’amour.

Nous déposons notre faiblesse
dans les mains du Père
pour être revêtu de sa force,
de son amour,
de sa vie,
de la résurrection,
afin de nous engager avec un cœur purifié
dans le monde,
dans la société,
dans l’histoire,
en mettant au service de la vie
tout ce qu’il y a de bon
dans les progrès de la science et de la technologie.

Nous devenons alors les ouvriers
de cet humanisme intégral dont parlait Maritain,
cet humanisme de l’Incarnation
où l’homme ne cherche plus
à s’épanouir sans Dieu ou contre Dieu,
mais à s’épanouir en Dieu !

« S’il est vrai que la loi du conflit créateur
s’imposera toujours à l’homme,
c’est pour passer, dit Jacques Maritain,
à des formes supérieures
de paix active et d’intégration transfiguratrice.

S’il est vrai que le cœur de l’homme
souffrira toujours de l’angoisse de la béatitude,
ce n’est pas parce que l’homme
serait condamné à stagner toujours ici-bas
dans une vie étroite et misérable,
c’est parce que la vie la plus large et la plus abondante
sera toujours quelque chose de petit
comparée aux dimensions de son cœur. »  (J. Maritain, Humanisme intégral, p. 66)

*

Frères et sœurs,
le Carême est un temps privilégié
pour rencontrer notre faiblesse.
C’est donc un temps d’épreuve spirituelle
où nous serons tentés
par la toute puissance ou par le désespoir,
mais au pied de la croix,
nous apprendrons à déposer notre faiblesse
dans les mains du Père.
Et c’est là le porche de notre mission sur cette Terre.



 © Communion de Jérusalem - 20 mars 2007