Liberté et joie de la vie monastique
Nous avons sous les yeux aujourd’hui deux scènes bibliques :
La première nous montre David, qui a reçu l’onction
royale,
entraînant ses compagnons dans un acte d’une étonnant
liberté :
ensemble, ils se nourrissent du pain conservé dans le Sanctuaire
qui était pourtant réservé aux seuls prêtres.
Simple infraction ? Non !
Car David accomplit la Loi du Sanctuaire
non pas, certes, dans une observance pointilleuse,
mais en « accomplissant » la Loi dans son intention profonde
car David est l'« oint » du Seigneur.
La deuxième scène nous montre les apôtres
entraînés par Jésus, dans une liberté
nouvelle.
Le jour du Sabbat, ils se nourrissent du blé qui mûrissait
dans les champs.
Simple transgression ? Non !
Car Jésus n’est pas venu pour abolir mais pour « accomplir
» la Loi,
et l’accomplissement de la Loi
est de faire avec amour la volonté de Dieu en suivant
Jésus, son Fils !
Voilà deux pages qui nous appellent vers des horizons de
liberté ;
Jésus nous entraîne plus loin, plus haut dans la
liberté.
Il nous enseigne à vivre l’alliance,
à vivre l’amitié avec Dieu, non pas
à travers les seuls préceptes,
à travers la lettre,
mais au-delà de la lettre,
dans l’Amour.
Il nous fait aimer la Loi comme un tremplin pour aller vers un don de
soi encore plus grand.
Le désir de Jésus est de nous entraîner
dans cette liberté de l’Amour
qui accomplit la Loi en la dépassant.
Il nous conduit à être libres de nous-mêmes
jusqu’à l’oubli de nous-mêmes,
jusqu’au don de nous-mêmes.
La plus grande liberté intérieure
c’est la liberté de se donner,
de se perdre.
Les vœux
monastiques, c’est cela !
C’est de nous attacher librement
à Jésus pour être libres-avec-Lui :
« Seigneur Jésus, je veux renoncer à moi-même
pour ne m’attacher qu’à Toi,
unique Trésor et seul espérance
de mon séjour sur la Terre
aussi longtemps que je vivrai,
car tu es mon Seigneur et mon Dieu ».
Les vœux monastiques constituent
une route merveilleuse pour entrer dans cette grande liberté
au-delà de la Loi :
La Loi invite à être féconds et à nous
multiplier selon la chair ;
le vœu de chasteté nous conduit
au-delà :
dans la fécondité spirituelle propre de la
virginité offerte.
La Loi invite à respecter le bien d’autrui ;
le
vœu de pauvreté nous
invite
au grand dépouillement de tout bien personnel.
La loi invite à obéir à la lettre qui fait
écho à la conscience humaine ;
le vœu d’obéissance nous demande de
consentir
à des
médiations humaines crucifiant notre volonté propre.
Et tout cela,
que le monde considère comme des entraves,
comme un renoncement absurde,
est un acte de très grande liberté,
car ce n’est pas un choix imposé de l’extérieur
mais un choix qui vient du cœur.
Le rituel de profession vérifie cela quand l’Église, par
la voix du Prieur général,
demande au candidat :
« Est-ce avec un esprit réellement libre que tu
t’approches du Seigneur ? »
Un « esprit réellement libre »
car il ne s’agit pas de subir comme une violence faite à notre
liberté
des exigences que l’on n’aime pas,
mais de répondre par amour à l’amour de Jésus
qui nous a séduit et qui nous entraîne dans sa
liberté.
Jean-Paul II dans Vita Consecrata
parle en ces termes de la personne consacrée :
elle est une « personne captivée
dans le secret de son cœur
par la beauté et la bonté du Seigneur
». (VC, n° 104)
La Profession nous enracine dans la liberté,
la liberté d’aller au-delà de la Loi,
dans l’amour,
« dans l’absolu d’un geste
prophétique»; (LdV , n° 52)
la liberté de vivre soumis à l’Esprit :
Cet Esprit qui « te mettra de plus en plus,
si tu Le laisses vivre et agir en toi,
dans la mouvance d’une immense liberté
au-dessus de toute lettre et de toute institution,
soumis à tous mais libre à l’égard de tous,
tout entier habité par la seule Parole de Dieu
et La criant, dès lors, dans le silence,
par toute une vie d’amour. » (LdV, n° 61)
C’est ainsi que le moine qui vit les vœux devient sacrement de
Jésus,
signe et présence réelle de Jésus :
il crie l’Évangile par sa vie !
Mais cette liberté, à quoi pouvons-nous la
reconnaître ?
Quel en est le signe ?
À la joie qu’elle suscite !
La vie monastique est tissée de liberté et de joie,
de liberté intérieure et de joie dans l’Esprit.
C’est ainsi que la formule de profession nous fait dire :
«
d’un cœur libre et plein de
joie,
je me donne de tout
cœur à la Famille de Jérusalem ».
La joie !
La peur de perdre un bien rend triste.
La peur de se perdre rend malheureux,
mais la liberté de se donner
est source d’une joie infinie.
Si l’Être de Dieu est d’être libre de soi, l’Être de
Dieu est Joie.
« Dieu est Joie :
Devant ta Face, plénitude de joie, et à ta droite,
délices éternels. (Ps 15, 11)
Étant fils de Dieu, nous sommes donc fils de la joie :
En lui la joie de notre cœur,
en son Nom de sainteté, notre foi. (Ps 32, 21)
Ainsi, chacun de nous est-il engendré par sa joie
et promis à son allégresse. » (Is
35, 1-10) (LdV, n° 1782)
La profession monastique
ne nous fait pas faire un vœu de joie
mais elle est en elle-même plongée dans la joie
puisqu’elle est un don de soi total, définitif.
« La joie est fille du sacrifice »
et la profession monastique
est un véritable sacrifice de louange !
Sans aucun doute ce don de soi
est laborieux et exigeant,
voire crucifiant, parce que le vieil homme
veut toujours reconquérir son autonomie
qui est une fausse liberté.
Mais pour autant que nous Le laissons faire,
l’Esprit Saint nous rend à la joie
en nous ramenant sur le chemin de l’Amour.
Oui, liberté et joie,
voilà ce qu’est la profession monastique !
Et quel en est le fruit ?
Jean Paul II a répondu à cette demande
en donnant aux consacrés une page biblique
qui est un miroir de la vie consacrée :
l’onction de Béthanie.
Le don de soi a pour fécondité
de dégager un parfum,
un parfum d’amour « qui remplit toute la maison ».
« Le parfum précieux versé
comme pur acte d’amour
et donc en dehors de toute considération utilitaire
est signe d’une surabondance de gratuité
qui s’exprime dans une vie dépensée
pour aimer et pour servir le Seigneur,
pour se consacrer à sa personne
et à son Corps mystique. » (Vita
Consécrata)
La vie consacrée répand
dans l’Église
le parfum de la
liberté et de la joie.
Quelle belle mission !