Dieu heureux qui nous veut heureux
Dans la Cité de Dieu, Saint Augustin parle de Dieu
comme de Celui qui « possède et qui donne la
béatitude » (Civ. Dei IX, XV)
Notre Dieu, Dieu unique, vrai Dieu, le Dieu beau et trois fois Saint
est un Dieu heureux qui nous veut heureux.
« Dieu est joie : Devant ta face, plénitude de joie et
à ta droite, délices éternelles.
» (
Livre de vie, n°
178)
Dieu est joie et Dieu est Amour.
Dieu est joie parce que Dieu est Amour.
« Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir
», nous dit Jésus. (Ac 20, 35)
Le plus grand bonheur est de donner, de se donner.
Alors, là où tout est don, tout est bonheur.
C’est bien pour cela que la joie de Jésus
ne transparaît nulle part aussi clairement qu’à l’heure de
sa Passion,
de l’offrande totale qu’Il fait de Lui-même.
« Si vous gardez mes commandements, dit Jésus en entrant
dans sa Passion,
vous demeurerez dans mon Amour (…)
Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit
complète ». (
Jn 15, 10-11)
Dieu est heureux et Dieu nous veut heureux.
Heureux du bonheur des anges ?
Non, répond Saint Augustin :
« En nous délivrant de la mortalité et de la
misère,
ce n’est pas aux anges qu’Il nous unit (…)
pour nous rendre bienheureux de leur béatitude :
Il nous élève jusqu’à la Trinité même
». (Civ. Dei, IX, XV)
C’est en son bonheur même que Dieu veut nous conduire :
« Pour que ma joie soit en vous », nous confie Jésus.
C’est vers le plus grand bonheur que le Seigneur veut nous conduire
et ce plus grand bonheur est celui d’aimer, de se donner, de se perdre
comme Dieu Se perd.
« Il n’y a pas de plus grand amour – il n’y a pas de plus
grand bonheur –
que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».
(cf Jn 15, 13)
Mais donner sa vie, perdre sa vie ne va pas sans souffrance.
Même et d’abord pour le Fils de Dieu fait chair dont la sueur
à Gethsémani
devint comme des caillots de sang qui tombaient à
terre (cf Lc 22, 44)
et dont le cri sur la croix dit l’abîme de douleur.
(cf Lc 23, 46)
Le bonheur est dans l’amour mais l’amour ici-bas ne va pas sans
souffrance.
Se perdre n’est au ciel que bonheur.
Mais ici-bas, se perdre est d’abord souffrance.
C’est ce que les disciples avaient besoin d’entendre
dès les premiers moments de leur cheminement avec Jésus:
Ils commençaient à découvrir que Jésus les
menait vers le don de soi ;
il fallait qu’ils sachent que ce don de soi est leur vrai bonheur.
En me suivant, en aimant, en perdant votre vie pour moi et pour
l’Évangile,
vous endurez la pauvreté, la faim, les larmes et les insultes…
Heureux êtes-vous.
Vous avez pris le chemin du vrai bonheur!
L’Amour de Dieu commence à régner dans votre cœur
et au ciel vous exulterez car vous ne serez que don.
Mais si rien n’entame votre richesse, votre satisfaction et votre
réputation,
sachez que votre vie est sans amour ; sachez que vous passez à
côté du vrai bonheur,
et que vous devrez perdre vos richesses parce qu’il n’y a que l’amour
qui ne passe pas.
Vous vous accrochez à ce qui ne peut que périr et c’est
votre plus grand malheur.
* * *
Frères et sœurs,
voilà ce que Jésus dévoilait à ses
disciples hier et à nous aujourd’hui.
Il nous révèle un bonheur que nos yeux ne peuvent pas
découvrir
tant que nous sommes aveuglés par les jouissances de ce monde
qui passe.
Il y a un autre bonheur que connaissent ceux qui suivent Jésus
dans l’amour.
Ceux qui participent à sa Passion.
Un bonheur jusque dans les larmes.
C’est de ce bonheur que la Vierge parla à Bernadette à
Lourdes.
« Je ne te promets pas de te rendre heureuse dans ce
monde-là, mais dans l’autre. »
L’autre monde, c’est le monde de la résurrection,
c'est-à-dire de l’amour glorifié
où tout est bonheur puisque tout est don.
Ce bonheur des béatitudes,
Ce bonheur de l’amour souffrant,
il nous est offert à tous et nul doute que tous nous l’avons
expérimenté d’une manière ou d’une autre.
Quand nous avons vraiment donné de notre temps,
quand nous avons donné miséricorde,
soutien, affection jusqu’à en souffrir,
n’avons-nous pas ressenti un ‘je ne sais quoi’ de bonheur au fond de
nous ?
Bonheur profond, bonheur caché,
en un mot : bonheur et joie de notre âme dont nous avons enfin
respecté le désir.
La clé de ce bonheur, enseigne Chiara Lubich,
c’est de se livrer à l’Amour dans l’instant présent.
« C’est le présent qui importe, c’est le présent
qu’il faut viser. (…).
Ceux qui s’efforcent de vivre ainsi peuvent témoigner en
vérité
que Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité
mais que la vie est belle, mais vraiment belle !
Quand il vit de son mieux l’œuvre qu’il doit réaliser dans le
présent,
le chrétien exploite la grâce que Dieu lui donne justement
pour l’instant présent.
Quand chaque instant est vécu de la sorte,
on éprouve une joie intérieure que l’on ne connaissait
pas auparavant.
Il n’est pas exagéré de dire qu’il s’agit d’une
anticipation de la béatitude éternelle.
Et Chiara Lubich d’ajouter :
« Ainsi le monde, l’école, les bureaux, les usines verront
passer des saints
qui, par leur persévérance, deviendront des saints dans
l’éternité.
Et cette persévérance est facile :
il suffit d’avoir le courage de ne pas penser au lendemain et de se
lancer sans cesse
dans l’éternel présent de Dieu ».
(Pensée et spiritualité, Nouvelle Cité 2003)
Voici donc le bonheur d’aimer jusque dans les larmes.
* * *
Mais si ce bonheur germe dans les larmes de l’amour,
peut-il aussi germer dans les larmes de nos maladies et de nos peines ?
Ici ce sont les saints qui peuvent répondre.
Seuls ceux qui ont vécu la maladie peuvent témoigner.
Car Jésus n’a jamais expliqué abstraitement les raisons
de la souffrance, mais Il a dit :
« suis-Moi » à tant et tant d’hommes et de femmes en
proie aux plus terribles souffrances.
Suis-Moi ! Viens !
Prends part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde
qui s’accomplie par ma propre souffrance.
Alors, au fur et à mesure que l’homme prend sa croix
en s’unissant spirituellement à la croix du Christ,
le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui.
L’homme ne découvre pas cette signification au niveau humain
mais au niveau de la souffrance du Christ.
C’est alors, écrit Jean-Paul II,
que l’homme trouve dans sa souffrance
a paix intérieure et même la joie spirituelle.
(cf Salvifici Doloris, n°26)
Frères et sœurs,
qu’il est bouleversant de réaliser que Jésus
« a ouvert sa souffrance à l’homme »
(n° 20)
et que tout homme, tout souffrant, peut participer à la
souffrance
par laquelle la Rédemption s’est accomplie.
(cf n° 19)
Jean-Paul II va jusqu’à dire que
« le mystère de l’Église indique l’espace dans
lequel les souffrances humaines
complètent les souffrances du Christ ».
(n° 24)
Là où une souffrance est unie à celle de
Jésus, là est l’Église.
Il y en a parmi nous qui portent secrètement une maladie
incurable ou une peine écrasante.
Jésus leur dit : « Suis-Moi », « viens, entre
dans mon offrande d’Amour »,
et ils deviennent, et vous devenez « l’Église »
d’une manière éminente.
Vous portez au milieu de nous la Passion de Jésus
et vous nous apportez par là-même sa Résurrection.
C’est vous qui êtes l’âme de nos communautés
chrétiennes
pour que nous soyons ensemble l’âme de notre monde.
Que ce mystère est grand…
« J’achève en mon corps ce qui manque à la Passion
du Christ
pour son corps qui est l’Église ». (Col
1, 24)
La béatitude s’adresse à toute souffrance
déposée dans la souffrance de Jésus.
Le mystère est grand.
Et ce bonheur caché est grand : grand comme le Ciel.
La porte qui y conduit est la foi en la Résurrection
que Paul nous a proclamé tout à l’heure :
« Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie
seulement,
nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes
» (1 Co 15, 19)
et nos souffrances ne sont qu’angoisse et noirceur.
« Mais non !
Le Christ est ressuscité d’entre les morts
pour être parmi les morts, le premier ressuscité
». (1 Cor 15, 20)
Dieu est heureux et il parvient à sa fin qui est de nous rendre
heureux.
Heureux de son bonheur, du bonheur de Se donner.
De ce bonheur, de cette béatitude en laquelle l’Eucharistie nous
plonge.
« Heureux les invités au repas du Seigneur
». (cf Ap 19, 9)