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Fraternités de Jérusalem - Montréal                                
Sanctuaire du Saint-Sacrement
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«En choisissant de prier au coeur des villes,
tu veux signifier que ta vie est au coeur de Dieu. »

Livre de vie de Jérusalem




Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj
Vendredi 17 novembre 2006 - Sainte Élisabeth de Hongrie

Luc 17, 26-37

« Plus une femme est sainte, plus elle est femme ! »

C'était en 1225, en plein hiver.
La nuit tombait sur la petite ville d'Eisenach, outre Rhin.
Une jeune femme d'une grande beauté
vient d'élire domicile dans une sorte de logis délabré
qui servait de débarras, voire parfois de porcherie.
Voilà qui aurait pu passer inaperçu
au milieu du cortège innombrable des pauvres
et des mendiants de tous les temps,
si la jeune femme n'était autre que la duchesse de Thuringe,
fille du roi André de Hongrie.

L'événement n'aurait été qu'un fait divers
parmi tant d'aventures propres à l'époque médiévale
si le délit qui valut à Élisabeth pareil sort
ne fut autre qu'un excès de charité :
on l'avait rejetée parce qu'elle aimait trop les pauvres.
Mais laissons-nous émerveiller par l'étonnant chemin de sainteté
de celle qui devint Sainte Élisabeth de Hongrie.

Premier tableau
Nous sommes en 1207.
Un berceau d'argent vient d'accueillir la fille du roi de Hongrie,
arrière petite-fille de Renaud, prince d'Antioche.
À 4 ans, comme cela pouvait se faire,
Élisabeth est promise en mariage.
Elle quitte le palais familial pour le château de la Wartbourg
où elle va grandir près de son futur époux,
le jeune Landgrave de Thuringe, Louis,
dont on reconnaît les qualités humaines et spirituelles indéniables,
même s'il sera habité par une certaine passion de l'aventure et de la guerre.
« Piété, chasteté et justice » sera sa devise.

* * *

Comme plus tard Thérèse de Lisieux qui se cachait derrière les rideaux pour penser à Dieu,
Élisabeth découvre dès son enfance la joie de la Présence de Dieu.
« Jésus est réellement le grand ami, dont la présence constante embellit sa vie »
rapporte sa biographie.
L’enfance d’Élisabeth est-elle fastueuse ?
Oui, mais bientôt va se révéler dans son cœur un désir profond de servir les plus pauvres.
La richesse, le luxe ne l'aveuglent pas.

* * *

Mais voici que les années passées à Wartbourg sont déjà marquées par l'épreuve.
Car le souci constant d’Élisabeth pour les plus démunis,
dont elle sait comprendre la souffrance,
attirent sur elle la méchanceté de nombre de courtisans
qui méprisent cette duchesse étrangère
plus attirée par le service des pauvres que les fastes de la cour,
plus fascinée par la couronne d'épines de Jésus que par sa propre couronne d'or et de perles.

La sainteté dérange.
Dans leur liberté à l'égard du monde,
les saints remettent en question un monde trop sage,
trop sage d'une sagesse qui n'est pas celle de Dieu.
Moquée et calomniée,
Élisabeth contemple son Seigneur persécuté.
Là est le secret de sa force et de sa paix.

* * *

Deuxième tableau
Nous sommes en 1221.
Élisabeth a 14 ans.
L'heure des noces est venue.
Pour Élisabeth dont le cœur est transporté d'amour pour Louis,
c'est une heure de joie tant désirée.
Car l'amour pour le Christ, son époux,
et pour Louis, son mari, ne sont pas concurrents ;
ils sont intérieurs l'un à l'autre.
On s'aime vraiment quand on s'aime en Dieu,
pourrait-on dire à la manière de François de Salles.
Louis et Élisabeth forment un couple exemplaire,
rivalisant de tendresse, de douceur et d'écoute.
De respect aussi.
Car ils sont bien différents l'un de l'autre et s'acceptent tels.
Ainsi Louis consent-il aux élans de charité de sa jeune épouse ;
face aux courtisans moqueurs, critiques et intrigants, il défend son épouse.
On accuse Élisabeth de dilapider le patrimoine princier par ses larges aumônes.
Louis répond sans hésiter : « Ce n'est pas l'aumône qui nous ruinera. »
Et la voici payant les dettes des malheureux,
assistant les mourants ou ensevelissant les indigents.

Épouse, Élisabeth est heureuse.
Mère, elle aura trois enfants.
Elle en est remplie de joie.
Généreuse et charitable, fidèle à la prière, elle est comblée.

* * *

Mais le sarment de vigne devait porter davantage de fruits.
Et pour cela, il lui fallait être émondée.
Non seulement se faire proche des plus pauvres,
mais devenir l'un d'eux, à la suite de son Seigneur
dont elle eut un jour la vision,
le contemplant sur sa croix
et découvrant ainsi dans une douleur infinie l'Amour du Crucifié.
C'est le troisième tableau.

Un tableau de douleur, mais aussi celui d'une renaissance.
Nous sommes en 1227.
En réponse aux appels du Pape Grégoire IX,
l'Empereur Frédéric II finit par lever une croisade.
Louis de Thuringe en sera.
« C'est dans les épreuves que nous gagnerons la grâce,
chantent les croisés, allons guérir les plaies du Christ,
allons briser les chaînes de son pays. »

C'est l'heure d'un déchirant adieu.
Louis et ses plus fidèles chevaliers sont en route pour l'Orient,
laissant Élisabeth et ses enfants pour une absence d’une durée inconnue.
Mais il ne faudra attendre que quelques mois pour recevoir la plus douloureuse nouvelle,
celle de la mort de Louis terrassé par une fièvre avant même de s'être embarqué sur la mer.

Voici Élisabeth rejetée dans la plus grande solitude,
au milieu d'une cour qui ne cache plus son hostilité.
Et c'est alors que l'on voit Élisabeth
descendre du haut du palais princier, pour embrasser l'humiliante condition des pauvres.
Son refuge de misère annonce le cachot de Bernadette à Lourdes.
C'est l'heure de la plus sévère humiliation.
C'est l'heure où elle rencontre le Christ dans son abaissement inouï,
« lui qui n'a pas revendiqué d'être l'égal de Dieu
mais qui s'anéantit, prenant condition de serviteur ».     (cf Phi 2, 6-7)

Déjà touchée par l'idéal franciscain encore tout neuf à son époque,
elle vit de une profonde identification avec le Christ pauvre.
Au cœur de cette détresse, privée de son époux,
de son rang, de ses biens et bientôt de ses enfants, elle s'abandonne à Dieu.
« Hier, j'étais duchesse et souveraine, aujourd'hui je suis mendiante » proclame-t-elle.
Et dans un étonnant acte de foi, elle demande aux franciscains
de chanter en cette occasion un Te Deum.

Peu de jours après, entre Marie et Jean, lui apparaît Jésus.
« Élisabeth, si tu veux être à moi, je veux être à toi pour toujours. »
« Oui Seigneur, je veux être à toi et n'être jamais séparée de toi
   ni dans le bonheur, ni dans le malheur. »

Cette pâques est pour Élisabeth, le temps d'une mort et d'une résurrection.
Certes, on lui viendra en aide
et des proches scandalisés par le sort qui lui est réservé s'emploient à la réhabiliter.
Mais Élisabeth ne restera pas longtemps dans le palais où elle revient.
Quand on a goûté ce mystère de pauvreté du Christ
comment retourner dans un monde d'apparat, de suffisance et de luxe ?
N'y a t-il pas plus de joie à servir le Roi du Ciel
qu'à s'installer dans une royauté de ce monde ?

Librement et joyeusement, la voici en route pour Marbourg
où elle renouvelle sa consécration à Dieu,
fondant un hospice pour les pauvres et devenant tertiaire franciscaine.
Elle unit en sa vie prière contemplative et service des pauvres,
fidèle aux appels du Poverello d'Assise.

C'est le dernier tableau en ce chemin de sainteté ;
elle trouve là sa plus grande joie : joie de tout donner, de s'abandonner.

Sous la houlette d'un directeur spirituel très exigeant,
Maître Conrad, elle se dépouille peu à peu de tout pour embrasser la Croix
dont elle avait perçu la beauté douloureuse mais bienheureuse.
Ainsi rendue pauvre par un libre don d'elle-même,
elle se prépare à l'ultime pâques de pauvreté,
celle de sa mort qui survient alors qu'elle n'a que 24 ans, le 17 novembre 1231.

Il ne faudra attendre que 4 ans pour que l'Église reconnaisse en elle un modèle de sainteté.

* * *

La sainteté d'Élisabeth c'est d'abord sa féminité.
« Plus une femme est sainte, plus elle est femme » aimait à dire Léon Bloy.
Épouse et mère, mais plus encore épouse du Christ et mère des pauvres,
Élisabeth a su accueillir comme un don précieux de Dieu sa féminité,
mystère d'accueil et de fécondité, de douceur, de tendresse et de sagesse.
Élisabeth est une sainte femme !

Sa sainteté, c'est aussi sa charité,
une charité débordante dans une profonde liberté intérieure.
Une charité qui bouscule toutes les peurs intérieures et les convenances extérieures
pour qu'à travers les plus pauvres, Dieu soit premier servi.

En cela, sa vie est une réponse éloquente à l'appel de Jésus dans l'Évangile de ce jour.
Un appel à perdre notre vie, à la donner, afin d'être prêts comme Élisabeth pour le Jour du Seigneur.

Sainte Élisabeth, prie pour nous
afin que grandisse en nous
l’attrait pour la pauvreté évangélique,
et pour le service des plus pauvres.

 © Communion de Jérusalem - 22 novembre 2006