sdssm
fmj
Fraternités de Jérusalem - Montréal                                
Sanctuaire du Saint-Sacrement
500, Mont-Royal Est, Montréal, Qc, Canada, H2J 1W5

«En choisissant de prier au coeur des villes,
tu veux signifier que ta vie est au coeur de Dieu. »

Livre de vie de Jérusalem




Homélie du frère Antoine-Emmanuel, fmj
Samedi 10 février 2007
- Messe d’action de grâce
pour la profession perpétuelle de Sœur Élisabeth

Marc 8, 1-10

Va et inonde le monde de la Joie de Dieu !

En ce jour où nous rendons grâce au Père
pour la profession perpétuelle de Sœur Élisabeth,
l’Église nous donne à méditer la multiplication des pains.

Qu’est-ce que la multiplication des pains et des poissons ?
C’est un grand signe de l’Amour prévenant du Père
qui, en Jésus, désire nourrir les foules du « Pain de Vie ».
C’est le signe de l’Amour
qui prend soin de tous,
qui nourrit,
qui donne la vie en surabondance.
C’est un signe d’amour et de joie,
un banquet messianique,
un banquet eucharistique.

Ce signe, Jésus l’a donné à deux reprises :
d’abord en terre d’Israël,
sur la rive occidentale du lac de Galilée,
puis, de retour de son voyage à Tyr et à Sidon,
en terre païenne, en Décapole,
sur la rive orientale du même lac.
C’est dire que tous, enfants d’Israël et païens,
ont besoin de voir l’Amour surabondant
et la Joie éternelle que Dieu nous offre !

Méditant cela, l’Église comprend
qu’elle devra témoigner à son tour
de l’Amour et de la Joie de Dieu
aussi bien dans les pays et les époques
où prévaut la foi chrétienne,
que dans les pays et les époques de paganisme.
Tous ont besoin de découvrir
le Visage aimant et joyeux de Dieu !

Pour cela, l’Église, conduite par l’Esprit,
rend témoignage à l’Amour du Père
de très nombreuses façons.
Une d’entre elles est la vie monastique.

La vie monastique est un signe
de l'Amour de Dieu et des biens du ciel.
Signe qu’on peut aimer Dieu
jusqu’à perdre sa vie pour Lui
dans la prière, dans le silence et la louange.
Mais d’abord signe de l’Amour de Dieu lui-même pour nous,
car c’est son Amour
qui rend possible de durer dans la vie monastique.
C’est son amour
que reflètent la vie fraternelle et l’hospitalité monastique.

Ce signe, un parmi d’autres,
est nécessaire dans les époques dites de « chrétienté ».
Depuis Saint Antoine, des hommes et des femmes
quittent la société,
quittent le monde quand il devient officiellement « chrétien »
et quand, par conséquent,
le christianisme risque de devenir mondain,
c'est-à-dire de se diluer.
Les moines quittent alors la cité pour vivre dans le désert
l’intensité, la radicalité de l’Amour
que vivaient auparavant les martyrs et les confesseurs de la foi.
Dans ces époques-là,
la vie monastique se sépare du monde
et devient, pour l’Église d’abord, ‘signe de contradiction’,
signe du plus grand amour, signe de « l'autre monde »,
signe qui interpelle et questionne.

Qu’en est-il des autres régions, des autres époques
où ni la Première Alliance, ni la Nouvelle Alliance
n’ont été accueillies, ou bien ont été abandonnées ?
Qu’en est-il des rives païennes de l’histoire ?
La vie monastique y est tout aussi nécessaire,
toujours comme signe de l’Amour et des biens du ciel.
Nous décelons cela depuis Saint Benoît
qui, voyant déferler les vagues d’invasion barbares,
suscite des « écoles du service de Dieu »    (Règle de Saint Benoît)
qui témoignent de la paix,
de la « tranquilitas ordinis »    (Saint Augustin)
par le chemin de l’amour obéissant.
Là aussi, la vie monastique
témoigne de l’amour de Dieu
par la communauté où tous « s’obéissent à l’envie ».
Ainsi le monde païen pourra-t-il voir le vrai visage de Dieu.

Et nous aujourd’hui ?

Nul doute que nous ne sommes plus
sur une rive de  ‘chrétienté’.
Nous sommes dans un monde occidental
où a surgi un nouveau paganisme.
Un paganisme qui n’est pas
celui d’Antioche ou des barbares :
aujourd’hui existe une volonté explicite
de se passer de Dieu,
de nier toute réalité divine.

« Pour la première fois peut-être dans l’histoire des hommes, écrit le Cardinal Daneels,
nous vivons dans un univers où Dieu ne semble guère avoir de place.
La foi est reléguée dans l’étroit domaine de la vie privée,
et nombreux sont nos contemporains qui croient pouvoir vivre sans Dieu. »  1.

Nous pourrions illustrer cela de bien des manières.
Par exemple en citant
une chanson bien connue de John Lennon :
Imagine there’s no heaven.

« Imagine qu’il n’y a pas de Paradis.
C’est facile si tu essayes.
Pas d’enfer au-dessous de nous.
Rien d’autre que le ciel au-dessus de nous.
Imagine que tous vivent l’aujourd’hui.
Imagine qu’il n’y a plus de patries,
plus rien pour qui tuer ou mourir
et pas de religion non plus. »

Cette chanson est symptomatique de notre temps,
en particulier pour la dernière phrase :
« et pas de religion non plus ».
Je crois qu’une des grandes tentations
propre à notre nouvelle rive païenne
est la tentation contre ce que Saint Thomas
appelle la vertu de ‘religion’,  
qu’il situe à l’intérieur de la vertu cardinale de justice,  
tentation qui assaille aussi le cœur des chrétiens.

Or il nous faut, avec le Cardinal Newman,
affirmer que la religion est « pour les hommes ».
Nous avons besoin de religion,
nous autres humains,
nous avons besoin d’exprimer visiblement et ensemble
notre relation à Dieu.
Jésus ne nous a pas sauvés de la religion.
Il a sauvé la religion pour nous sauver.

La nouvelle rive païenne où nous sommes,
connaît ce rejet de Dieu et de la religion.
Cela vient, je crois,  non pas tant de la vraie science
mais d’un mélange d’orgueil prométhéen et de désespoir.
C’est une nouvelle rive,
où le Seigneur nous envoie, nous tous, chrétiens,
pour une nouvelle évangélisation !
En réponse à l’aube de « l’être perdu »
qui « s’élève au-dessus de tout
ce qui porte le nom de Dieu »    (cf 2 Th 2, 3-4)
– ce sont les termes de Saint Paul –
nous sommes appelés à manifester
la tendresse et l’humilité de Dieu
qui se préoccupe de nourrir chacun de ses enfants.

Sur cette rive-là, la vie monastique est-elle, là encore,
un témoignage opportun à l’Amour et à la Joie éternelle de Dieu ?

Oui, nous dit l’Esprit Saint puisque des vocations monastiques
continuent à fleurir dans notre occident ‘néo-païen’.

Et quelle forme peut revêtir ce monachisme d’aujourd’hui ?

Voici la réponse que donne le Père Cantalamessa :
« Jadis quand toute la société était chrétienne,
(une) distinction s’imposait :
(… celle) entre religieux et laïcs et entre hommes et femmes.
Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi.
À l’intérieur d’une société sécularisée
où les croyants sont, de fait, souvent une minorité,
la séparation la plus importante
(si l’on peut parler de séparation)
ne peut plus être entre une composante et une autre
de la communauté chrétienne,
mais entre l’ensemble de la communauté chrétienne
et le monde non croyant dont elle doit être le sel et le levain.
Cela fait apparaître plus clairement le vrai visage de l’Église
qui est la synergie de tous les charismes. » 2.

En d’autres termes,
il s’agit d’un monachisme
en vivante communion avec l’Église locale
pour être ensemble, laïcs et consacrés,
sel et levain pour le monde,
pour ce monde où il nous faut être, sans en épouser la mentalité.

Et quel signe le monachisme peut-il donner
sur cette nouvelle rive ?
D’abord le signe de l’amour
du plus grand Amour de Dieu et des frères,
mais aussi le signe vivant de la « religion »,
qui signifie relire ensemble et publiquement l’histoire
à la lumière de la Parole,
ré-élire, re-choisir ensemble Dieu
en accueillant son Amour
et re-lier, entrer en communion ensemble avec Dieu
en vivant de son Amour.
Et tout cela s’exprime de manière éminente
dans la Liturgie célébrée avec intériorité, joie et solennité.

* * *

Frères et sœurs,
voilà ce que le Seigneur nous appelle à vivre
en nos Fraternités monastiques.
Parmi toutes les autres formes de vie consacrée
qui toutes ont pour mission
de « constituer un signe
du primat de Dieu et du Royaume »,    (Vita Consecrata, n° 80)
nous voici appelés, comme toi Élisabeth,
avec toi, à être témoins de Dieu,
témoins de son Amour et de sa Joie,
par une vie donnée à la prière.

« On ne peut témoigner de l’Absolu de Dieu,
écrit fr Pierre-Marie,
qu’en le vivant dans la totalité du don de soi
comme peut le signifier par exemple
le sacrifice d’un martyr
ou une profession perpétuelle. »    (Moine dans la ville, p. 245)

Il y a entre la profession temporaire
et la profession perpétuelle
beaucoup plus qu’une différence de durée.
Il s’agit d’une vie donnée, d’une vie perdue :
je donne ma vie et je donne ma mort…

« Seigneur Jésus, je veux renoncer à moi-même
pour ne m’attacher qu’à toi »… « pour toujours ».    (formule de profession)
Et « toujours dure longtemps » !
Et « toujours » comprend ma mort.


Sur cette rive néo-païenne,
le Seigneur enflammé d’Amour pour les siens désire tant multiplier les pains.
Et voici que toi, Élisabeth, et nous aussi avec toi,
à la suite et avec tant de moines et de moniales de tous les temps,
tu t’es remise entre les mains de Jésus comme les sept pains de l’Évangile.
Tu t’es remise à Jésus pour qu’à travers toi,
Il puisse manifester son Amour infini à ce monde qu’Il aime tant.
Et tu te laisseras « bénir »,
tu te laisseras « rompre »,
tu te laisseras « donner »
pour que l’Amour soit aimé !

Sois toute bénie,
et que Sainte Scholastique que l’Église fête en ce jour, intercède pour toi
pour que ta vie de prière inonde le monde de la joie de Dieu !

_______
1. Venez et voyez, Bruxelles, Toussaint 2006, Ed. Fidélité, p. 13
2. Postface, Moine au cœur des villes, Bayard, 2003

 © Communion de Jérusalem - 15 février 2007