Qu'il prenne sa croix !
Dans l’Évangile de ce soir, nous sommes invités à
regarder comment nous acceptons au fil des jours de partager le destin
de Jésus. Dans l’Évangile d’hier, Jésus
invitait Pierre, non à Le devancer, mais à mettre ses pas
dans les siens : « Passe derrière moi », lui
disait-il. Ce soir Il dit à l'adresse des disciples et de la
foule entière : « Si quelqu'un veut marcher
derrière Moi, qu'il prenne sa croix et qu'il Me suive ! »
Jésus ne dit pas : « Qu'il prenne ma croix ». Car il
n'y aura qu'un seul Golgotha, celui du Fils de Dieu fait homme, celui
où Jésus est mort par les hommes et pour les hommes. Que
chacun prenne sa croix ; voilà la pensée de Jésus,
et que chacun l'assume comme Lui l'a assumée, pour aimer
jusqu'à l'extrême de l'amour.
Mais pour nous, la croix demeure toujours imprévisible ; elle ne
se précise que peu à peu, au cours de notre vie et
parfois change de visage à divers moments de la vie.
Il y a...
la croix du corps lorsqu’il devient lourd
à porter ;
la croix du cœur lorsqu’Il est blessé ou
brisé par le manque d’amour ;
la croix de la solitude que toute personne apprend
à assumer un jour ou l’autre ;
la croix de la vie commune qui nous invite à
nous dépasser un peu plus chaque jour.
Il y a...
la croix à consentir pour rester
fidèle, coûte que coûte, et
la croix qui nous atteint au creux même de
notre fidélité.
Nous avons l’habitude de prendre très au sérieux les
paroles du Seigneur adressées à ceux et celles qui
veulent Le suivre, et nous sommes souvent dans l'admi¬ration en
constatant avec quelle spontanéité, avec quelle
générosité, des chrétiens, des
chrétiennes de tout âge accueillent comme une croix, dans
la Lumière du Seigneur, les épreuves de santé et
les épreuves familiales ou communautaires.
Mais comme nous avons de la peine à reconnaître notre
croix à nous, celle qui nous sanctifie dans les choses qui
nous atteignent et qui ne devraient pas nous arriver.
Ainsi quand nous vivons une incompréhension, une injustice, ou
une ingra¬titude, nous ne voyons pas toujours tout-de-suite comment
la vivre à la manière du Seigneur. Nous sommes parfois
portés à dire : « Ça, je ne le prends pas !
» et la tentation est grande de refuser de suivre le Christ sur
le chemin du pardon, de la vérité, de la
miséricorde.
Quand nous vivons des impasses avec ceux ou celles qui nous entourent,
à cause de leur caractère ou de leur habitude de vie, que
ce soit en famille, en communauté, quand ces situations nous
font souffrir et semblent sans remède, il n’est pas facile
d’y voir une occasion de nous configurer au Christ souffrant, de mettre
nos pas dans les siens.
Comme il est difficile, alors, de continuer à aimer
jusqu'à l'extrême, de continuer à porter les choses
ou les personnes pour la gloire de Dieu et le salut du monde,
en mettant de l'amour partout où l'amour manque,
en apportant le sourire au nom de Jésus et de son
Évangile,
en perdant sa vie pour que la vie fasse son œuvre !
Comme il est encore plus difficile de deviner la croix dans des
situations injustifiées ou injustifiables ! Quand un chauffard
ivre nous blesse et nous rend handicapé pour la vie ! Quand le
conjoint trahit notre amour et recommence sa vie avec une autre
personne ! Que de croix injustifiées ou injustifiables nous
tombent sur les épaules !
Mais justement la croix de Jésus était injustifiable !
Injustifiable, son faux procès !
Injustifiable, sa mort entre deux bandits !
Jésus a su aimer au milieu de toute cette haine, entrant
jusqu'au bout dans le dessein du Père ; Il a su mourir pour les
hommes au moment où les hommes le faisaient mourir.
Et c'est bien aussi le sens de toutes nos croix : dire « oui
» au Père pour une nouvelle victoire de l'Amour.
Cependant il est bon de se rappeler que nos croix ne sont jamais
au-delà de nos forces. Le Seigneur nous donne toujours les
grâces nécessaires pour les porter. S’Il nous invite
à prendre notre croix, c’est qu’elle est ajustée à
chacun de nous, faite pour nous et pour nous permettre de faire le
passage de cette vie à la vie éternelle. Voici une petite
anecdote, tirée de la revue Chanteclerc (juillet-août
2000) illustrant comment porter sa croix tous les jours,
préparant notre entrée en vie éternelle :
« Un homme, toujours insatisfait de
lui-même et
mécontent des autres, ne cessait de rouspéter contre Dieu
en disant : “ Mais qui a dit que chacun devait porter sa croix ?
Vraiment n’y a t-il aucun moyen de l’éviter ? J’en ai
franchement assez de porter des fardeaux aussi lourds! ”
« Le Bon Dieu
lui répondit. Il guida l’homme dans un songe
et celui-ci vit l’existence des hommes sur terre comme une immense
procession. Chacun allait d’un pas imperceptible et régulier,
portant sa croix sur l’épaule.
«
Lui-même faisait partie de l’interminable cortège.
Il avançait péniblement portant le poids de sa croix. Au
bout d’un certain temps, il s’aperçut qu’elle était trop
longue : voilà pourquoi la marche était si fatigante ! “
Il suffirait, se dit-il, que je la raccourcisse un peu et j’aurai
beaucoup moins de peine. ”
« Il s’assit
sur une borne et, par quelques entailles bien
vigoureuses, il raccourcit sa croix d’une bonne longueur.
« Quand il
repartit, il constata que sa marche était
beaucoup plus rapide et plus légère. Et sans se fatiguer,
il atteignit l’endroit qui semblait être la destination de cette
longue procession : une limite de terre bordée d’un ravin comme
une blessure béante dans le sol. Mais, c’est au delà que
commençait “ la Terre du Bonheur Éternel. ” L’autre
côté du ravin laissait entrevoir un spectacle enchanteur.
« Cependant,
pour traverser, il n’y avait ni pont ni passerelle.
Et pourtant, hommes et femmes passaient facilement. Chacun descendait
sa croix des épaules, la posait sur les deux bords du ravin et
fran¬chissait ainsi le gouffre.
« Les croix
semblaient faites sur mesure : elles reliaient
exactement les bords du précipice. Tous les gens
passèrent, sauf lui. Il avait raccourci sa croix et à
présent, elle était trop courte pour atteindre l’autre
coté du gouffre.
«
Désespéré, il éclata en sanglots :
Ah si j’avais su !... » Mais il était trop tard. Il
était inutile de se lamenter !
« Nous
pouvons imaginer qu’en se réveillant de son
rêve, il était mieux disposer à porter sa croix
telle que la vie la lui présentait. »
On raconte que Sainte Thérèse d’Avila, juste à un
moment de grands soucis, fut frappée d’atroces douleurs aux
jambes. Elle s’en plaignit auprès de Dieu : « Seigneur,
après tant d’ennuis, il ne me manquait plus que cela ! »
Dieu lui répondit : « C’est ainsi, Thérèse
que je traite mes amis. »
Et elle de répliquer : « Maintenant je comprends pourquoi
tu en as si peu ! »
Bénissons le Seigneur pour les fois où Il nous a rendus
capable de porter notre croix.
Prions-Le de nous donner la force de son
Esprit pour assumer celles que la vie nous réserve.
Amen.