Tu as servi un Roi !
Pourquoi Jésus nous donne-t-il cette fresque
à la fois splendide et dramatique du jugement,
de la séparation radicale
entre les bénis du Père et les maudits ?
Fresque qui a d’ailleurs été reprise
par bien des artistes depuis Fra Angelico
jusqu’aux tympans des églises romanes
comme celle de Conques.
Pourquoi ?
Est-ce simplement pour nous faire une révélation,
nous livrer une sorte de gnose secrète sur les fins
dernières ?
Est-ce pour réveiller en nous la peur de l’enfer ?
Mais la foi chrétienne n’est pas une gnose :
ce n’est pas de savoir des choses qui nous sauve.
La foi chrétienne ne repose pas non plus sur la peur de l’enfer.
Celle-ci est encore une forme d’égoïsme.
Non ! Si Jésus nous dépeint le jugement
c’est plutôt pour nous donner le désir du Ciel,
pour faire grandir en nous le désir
d’entendre un jour sa voix qui nous dira :
« Venez les bénis de mon Père
et recevez en héritage le Royaume
qui a été préparé pour vous
avant la fondation du monde. » (Mt 25, 34)
Mais il y a plus : Jésus nous parle de demain
pour orienter notre aujourd’hui.
Il ne nous dévoile pas
tant ce que nous ignorons du Ciel
que ce que nous ignorons sur la terre !
Il nous révèle en effet la valeur, la profondeur
inouïes
de chaque geste d’attention, de service, de charité
à l’égard « d’un de ces petits qui sont ses
frères ». (Mt 25, 40)
Essayons simplement de nous souvenir maintenant
d’un geste que nous avons accompli ces derniers jours :
une visite à un malade,
une offrande à un pauvre,
un combat pour la justice,
un sourire à un inconnu désespéré,
une écoute d’une personne désemparée.
Jésus nous dévoile
ce que nous avons fait sans même le savoir :
nous avons visité, soutenu, écouté un Roi.
Oui, c’est un Roi que nous avons servi !
En aimant nous sommes entrés dans son Royaume.
Son Royaume est le Royaume de l’Amour
Par toi, par moi, le Royaume s’est manifesté
– un peu – sur la terre !
Quelle grandeur inouïe dans un simple geste de charité !
Et que dire de la splendeur
qu’il y a non plus dans un geste
mais dans une vie donnée à la charité !
À l’inverse, quand nous avons évité telle personne,
quand nous avons été indifférent à telle
autre,
c’est le Roi que nous avons délaissé,
le Roi – notre Roi – notre Sauveur !
Or Lui nous attendait
dans ce frère souffrant,
dans cette sœur souffrante :
Il nous attendait car Il voulait nous sauver,
nous sauver de nous-mêmes.
Il voulait nous combler,
nous combler de sa Gloire.
Mais il n’est pas trop tard !
Jésus en nous parlant au cœur ce matin,
nous appelle à nous convertir à l’Amour.
À la manière de Martin,
le converti du paganisme
qui, encore catéchumène,
se départit de la moitié de son manteau
pour revêtir un pauvre
– pour revêtir le Roi – à la porte d’Amiens.
Et ce geste préfigure ce que devint sa vie :
une vie toute donnée à Jésus
dans la solitude de sa cellule de moine,
toute livrée à Jésus dans le souci des plus petits
qui ne connaissaient pas l’Évangile.
Seigneur Jésus,
à la
prière de Saint Martin,
fais grandir en
nous
le goût de
servir les plus pauvres,
les plus seuls, les
plus désespérés.
C’est avec eux et
pour eux
que nous
célébrons aujourd’hui ton Eucharistie.